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La lecture : Le blues du lecteur vieillissant

Le lecteur est une espèce bien étrange. Très tôt amoureux des livres, il les dévore avec gourmandise et à l’automne de la vie, s’il en demeure un amoureux fou, vient cependant l’inappétence. Il découvre, à son corps défendant, que la lecture a aussi son crépuscule. Portrait en trois mouvements du lecteur à partir des confidences d’un vieux lecteur.

 

Le lecteur méritait bien que les sociologues et les psys se penchent sur l’étrange animal qu’il est. Car dès que l’on a chopé le virus de la lecture, on n’en guérit plus et tout est à jamais changé. Le lecteur traverse l’existence, le nez dans le livre, absent aux hommes et aux choses. Mais de l’enfant au vieil homme qu’il est devenu, si le désir du lire est intact, l’acte même est changé.

  1. .. Enfant, il découvre les livres et y trouve un délicieux plaisir dans cet exercice solitaire. Bédés, magazines, romans de la bibliothèque verte ou rose, il en devient un consommateur insatiable. Un livre dans les mains et il se soustrait aux bruits et rumeurs du monde. Il lit à toute heure et en tout lieu. Dans une encoignure de la maison, dans les toilettes, couchées sur l’herbe sous la frondaison d’un flamboyant ou caché dans une armoire légèrement entrebâillée. Si les parents applaudissent au début, ils s’inquiètent par la suite de la santé mentale de cet enfant qui ne joue plus aux billes avec ses camarades d’âge, qui ne s’assoit plus devant la télé et vit désormais entre les pages d’un livre. Il ouvre une page et c’est comme s’il écarte une branche pour se retrouver dans la jungle avec Zembla, il se téléporte dans le tipi d’un chef sioux entouré de squaws terrorisées par les Tuniques bleues ou lévite au-dessus du terrain lunaire avec ses cratères en compagnie de Tintin et
  2. Milou. Avec un livre dans les mains, l’enfant détient les clés de la machine à remonter le temps et parcourir les mondes. Les parents décident de sévir et le jeune lecteur entre en clandestinité. Il lira la nuit, sous la couverture, le faisceau d’une lampe sur les pages. C’est en ce moment qu’il découvrira les livres licencieux, ceux dont on arrache la couverture pour les rendre apocryphes.

Age d’homme… Adulte, il entretient la flamme de sa passion malgré les bourrasques de la vie. Il lutte contre les heures de travail qui rongent sa passion, les visiteurs qui s’attardent après dîner pendant que le temps s’étire et grignotent la plage de lecture du soir, et s’oppose à la famille qui devient rivale du livre. La femme en est jalouse, le bébé déchiquète les livres qui trainent, la femme de ménage ne ménage pas les livres sur le guéridon du salon, tous exigent que le livre s’exile de la maison ou du moins se fasse moins voir. C’est ainsi que les livres rejoignent les rayons de la bibliothèque du bureau ou les cantines dans le garage. Tout moment de lecture devient une victoire arrachée à la smala, à la vie…

Le grand âge… Et les années s’empilant les unes sur les autres, les enfants quittent le nid, pareils à des oisillons qui s’élancent, ailes déployées de la branche et s’éloignent dans le ciel. L’épouse devient bigote ; elle a remplacé l’époux par l’église et la conversation amoureuse par la prière fiévreuse. La vie active aussi s’en est allée, la retraite est là. Le vieux lecteur se frotte les mains de contentement. Il se dit voici enfin revenu le temps de la lecture. Mais les yeux aussi sont partis, un léger voile les recouvre et il faut des loupes épaisses pour lire. Les doigts sont devenus malhabiles à feuilleter les pages et il faut des coussins dans le dos et sous les épaules pour supporter une colonne vertébrale affaissée. Mais l’espoir reste tenace comme une mâchoire de caïman refermée sur un cuisseau et ne se desserre point. Le vieil lecteur se remet donc à acheter des livres tout en veillant à ne plus prendre des ouvrages avec une petite police. Il ressort aussi des rayons ou des cantines les romans aimés et pense retrouver les anciennes délices goûtées pendant leur lecture. Mais hélas ! Il est devenu incapable de venir à bout d’un livre. Il papillonne, s’éparpille, commence un livre, le laisse en chemin au bout d’une dizaine de pages et passe à un nouveau. Tel un jeune homme qui jette sa gourme et court la gueuse, il devient volage avec les livres. Inquiet de se découvrir sur le tard, inconstant et frivole, il s’ouvre à ces vieux compagnons de lecture et découvre que son mal est partagé.

En effet, avec l’âge vient le sentiment de sa finitude et l’urgence de combler ses lacunes de lectures.

Avide de découvrir de nouveaux livres, et surtout de bons livres, et conscient qu’il n’a plus l’éternité devant lui, il veut lire plusieurs livres à la fois. Mais on ne peut poursuivre deux li(è)vres en même temps, dit la sagesse.

Aussi se console-t-il en pensant qu’il lèguera sa bibliothèque à ses petits-fils, mais ceux-ci sont plus amoureux des consoles vidéo que des livres. Songe-t-il un moment à faire don de ses livres à l’école de son village, mais cela n’intéresse personne. En dernier recours, il se résout à céder ses bouquins à la vendeuse de friture qui pourra ainsi emballer ses beignets dans des pages de grands auteurs. Une maigre consolation. Mais celle-ci, avec une moue de dédain, lui rétorquera, à coup sûr, qu’elle aurait aimé des feuilles propres, c’est-à-dire sans écriture. Que les livres soient sans écriture ! Des feuillets vierges. Ainsi va le vieil lecteur, traînant son blues comme Sisyphe sa roche, seul et incompris. Son dernier rêve. Une tombe tapissée des pages de livres, un oreiller fait de pile de livres pour le repos éternel. Mais aucun de ses ayants droit ne cédera à ce caprice mis sur le dos de la sénilité. Et il regrette de n’avoir pas, enfant, pris au pied de la lettre le conseil de Gide : « Il faut, Nathanaël, que tu brûles en toi tous les livres.». Il aurait pu danser autour d’un bel autodafé…

Alcény Seydou Barry

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