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Procès gouvernement Compaoré : « Hissons la justice au-dessus de nos petites vanités »

Me Arnaud Ouédraogo Me Arnaud Ouédraogo

Me Arnaud Ouédraogo, avocat à la Cour et ex-magistrat, est bien connu pour ses publications scientifiques. Dans la déclaration qui suit, il s’exprime, « avec le détachement qu’offre à tout avocat le fait de ne pas être constitué dans une affaire », sur le procès en cours des ex-ministres de Blaise Compaoré. Pour lui, il faut hisser la justice au-dessus de nos petites vanités.

 

Je suis à ma fenêtre et je regarde la justice passer dans la rue. Ainsi puis-je m'exprimer avec le détachement qu'offre à tout avocat le fait de n'être pas constitué dans l'affaire. Je me désole de ce que nous ne savons pas encore tirer les bons enseignements du passé et surtout des erreurs du passé. Il ne faut pas attendre de perdre le pouvoir avant de se surprendre à aimer farouchement la justice. Cette leçon vaut pour les dirigeants d’hier, d’aujourd’hui et de demain.

Quant à moi, je vois déjà ce jour – et il n’est plus si loin – où le jugement des ministres de la République deviendra tellement banal que l’on n’aura plus besoin de parer exceptionnellement les salles d’audience de leurs plus beaux atours et les citoyens n’éprouveront plus le besoin ardent de se masser dans les salles d’audience comme si on était dans une salle de spectacle.

Ce jour-là, nous pourrons enfin proclamer que nous sommes installés pour toujours dans la quotidienneté de la justice d’un Etat de droit. C’est alors seulement que le développement deviendra possible. On l’a écrit ailleurs : « les nations qui ont placé d’autres priorités avant la justice ne sont jamais à l’abri de spectaculaires retours en arrière ». Les Burkinabè ont bel et bien raison de tout miser dans la justice – « peuple famélique qui trouve encore la force de crier justice avant même que de réclamer du pain ».

 

Un mauvais évangile porté par de mauvais apôtres

 

Certes, le chemin semble encore long et l’on ne manquera pas de surprendre dans le visage des juges quelque grimace qui trahit l’ultime effort qu’arrachent les derniers pas avant le sommet, mais le rêve est à notre portée. Ainsi, s’ouvrira du même coup une nouvelle ère pour l’avènement de la sincérité en politique. On n’adoptera plus les lois pour soi-même en se disant secrètement que ce sont les autres qui vont trinquer. Car c’est bien la sincérité politique qui est en procès aujourd’hui.

Il n’y a qu’à se figurer comment, par de petits calculs politiciens, l’on est parvenu à faire en sorte qu’un sujet aussi noble que celui de la réconciliation nationale devienne un terrible piège à dents. Autant dire un mauvais évangile tant il est porté par de mauvais apôtres, ses partisans les plus zélés ayant réussi le tour de magie de le rendre fort suspect. Ainsi que l’écrit Nietzsche, « dans tout parti, il y a un homme qui, en professant avec trop de foi les principes du parti, excite les autres à les détester ».


Il ne faut pas que le bouc émissaire soit trop vite trouvé dans la tête du « Président de la Commission ». En vérité, dans la situation particulière du Burkina Faso, qui se distingue nettement des autres expériences de sortie de crise connues ailleurs, la réconciliation nationale fait juste signe, mais ne parle pas. On se trompe en voulant trop vite l’habiller de mots, au risque de se faire prendre au jeu de l’énigme du temps chez saint Augustin : « Si personne ne me le demande, je le sais ; si je cherche à l'expliquer à celui qui m'interroge, je ne le sais plus ».

Pour montrer patte blanche, chacun se défend vigoureusement de vouloir à la fois « la justice et la réconciliation » ou encore de vouloir « la réconciliation après la justice ». Mais dans les deux cas, l’on commet une lourde méprise : il faut vouloir la justice tout court, pas d’une justice qui vienne avant ou après quoi que ce soit, mais de la justice tout court. Il faut avant tout réconcilier l'homme avec la loi.


Finalement, à quelque chose, malheur est bon. Maintenant que l’on peut prendre pour un temps congé d’avec les tapages nocturnes organisés au nom de la réconciliation nationale, peut-être est-il venu le moment de s’intéresser beaucoup plus au sujet de la « cohésion nationale » qui constitue l’autre pendant de la compétence de la Commission dite de réconciliation nationale.

De façon imminente, stratégique et opérationnelle, la question de la cohésion nationale présente un enjeu d’autant nécessaire, important et urgent que l’on assiste à vue d’œil à une véritable atomisation de notre société, par ailleurs en proie à l’extrémisme. Au point que l’on devrait envisager dans le prochain gouvernement un ministère chargé à la fois de l’Action sociale et de la Cohésion nationale. Le sujet de la cohésion nationale est beaucoup plus en phase avec le renforcement de l’Etat de droit que celui de la réconciliation nationale qui ressemble à une requête en amnistie déguisée quoique tout le monde s’en défende.

 

Nous voulons une « Justice des vainqueurs »

 

Nous voulons que chacun réponde de ses actes devant le juge, le dirigeant comme le citoyen ordinaire. Nous ne voulons aucune autorité judiciaire concurrente à celle du juge ni la coexistence de deux justices, l’une étatique et l’autre milicienne. Nous voulons que la justice soit libre, indépendante et forte ; libre des partis politiques de la majorité comme de l’opposition ; libre des dérives populistes. Nous voulons une justice qui sanctifie les droits de la défense, car le bon juge habite l’esprit de l’avocat comme le bon avocat habite l’esprit du juge.

Nous voulons par-dessus tout une « justice des vainqueurs », c’est-à-dire une justice dont les juges sont vainqueurs d’eux-mêmes (de leurs passions et de leurs préjugés), vainqueurs du prince (sourds aux appels des chapelles politiques) et vainqueurs des foules, de ces foules qui ont trop souvent forcé la libération de Barrabas. Pour le reste, l’alternance politique étant désormais un acquis, elle sera notre juge suprême, car rien ne dit que les vainqueurs d’aujourd’hui ne seront pas les vaincus de demain.

Voilà pourquoi chacun doit redevenir sincère pour faire passer l’intérêt supérieur de la Nation avant les calculs partisans. Si nous n’y sacrifions pas, le temps s’en chargera, car lui seul saura hisser la justice au-dessus de nos petites vanités. En vérité, il y a dans la mécanique de la justice une « roue libre » qui tourne sur elle-même et que personne ne peut arrêter. Cette roue mystérieuse, c’est la roue de l’histoire. Que ceux qui ont des oreilles entendent!

 

Maître Arnaud Ouédraogo

Avocat

 

Note : Les intertitres sont du journal

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