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Y a-t-il encore une armée ivoirienne ?

Y a-t-il encore une armée ivoirienne ?

« A cette allure, ils finiront par en avoir l’habitude. » Ainsi attaquions-nous notre édito de lundi dernier, parlant des Ivoiriens qui avaient encore vécu trois jours auparavant une descente de militaires dans les rues de Bouaké.

 

Ils finiront par y être habitués, car depuis deux ans, à l’occasion du Nouvel An, ils n’ont pas seulement droit aux simples pétards ou au traditionnel feu d’artifice, mais à de vrais coups de feu tirés avec de vraies armes de guerre. Ce fut encore le cas aux premiers jours de ce premier mois de 2018 où des tirs, ayant fait un mort et un blessé, ont opposé le Centre de coordination des décisions opérationnelles (CCDO), une unité d’intervention mixte naguère basée à Abidjan, au 3e bataillon de Bouaké. Encore et toujours Bouaké.

Après la folle nuit du vendredi 5 janvier, quatre jours plus tard : rebelote !

En effet, mardi dernier, des militaires ont effectué une descente musclée au QG du CCDO où ils ont incendié des bâtiments et surtout des véhicules privés. Ce qui conforte la thèse de querelles de personnes. Que se serait-il passé si les éléments de l’indésirable CCDO n’avaient pas, par mesure de prudence, déserté les lieux ? On n’ose pas imaginer la réponse.

Hier mercredi, la ville de Bouaké a renoué avec le calme, mais pour combien de temps ? Forcément on se pose la question tant « affaire de mutins dans ce pays-là » commence à devenir un phénomène cyclique. 

Preuve de la gravité de cet énième départ de feu, le Conseil des ministres d’hier s’en est saisi et le conseil national de sécurité devrait se réunir d’urgence aujourd’hui.

La méfiance que suscitent les éléments de ce fameux CCDO, perçus comme des espions chargés de moucharder leurs frères d’armes, est-elle la seule cause de cette poussée de fièvre kaki ?

En tout cas ces nouveaux mouvements d’humeur illustrent à souhait à quel point la sérénité et la cohésion sont encore loin d’avoir regagné les rangs de l’armée ivoirienne ; une grande muette qui, depuis une année, ne cesse de se faire entendre bruyamment.

En 2017, en effet, dès janvier, une mutinerie, faite par les 8 400 éléments des « Forces nouvelles » incorporés dans l’armée régulière pour réclamer des primes qui leur avaient été promises,  a secoué plusieurs localités comme Abidjan, Bouaké et Korogho. Obligeant le président, Alassane Ouattara, à avancer 7 millions de francs par tête de pipe.

Cinq mois plus tard, bis repetita. Convaincus que le chef de l’Etat renâclait à verser le reliquat, les bidasses sont de nouveau descendus dans la rue. Ils ne regagneront les casernes qu’après la promesse ferme et vite tenue de solder le reste, rubis sur l’ongle.       

Cette fois-ci, les bons comptes de 10 millions au total feront de bons amis.

Mais comme si l’abcès des mutins ne suffisait pas, voilà que les anciens démobilisés s’en mêlent, ajoutant de la chienlit à la chienlit.

2018 commence donc comme l’année précédente, mais plus gravement, car cette fois-ci, il n’est pas question de simples revendications pécuniaires mais plutôt de « gnanga » entre frères d’armes.

Dans cette armée ivoirienne devenue un véritable fourre-tout, la greffe entre ex-rebelles et militaires de carrière n’a véritablement pas pris. Ironie de l’histoire, ces affrontements de vendredi et mardi derniers  interviennent au lendemain des vœux du Nouvel An au locataire du palais de Cocody, cérémonie au cours de laquelle le chef d’état-major général des armées, Sékou Touré, a solennellement demandé pardon aux Ivoiriens et au premier d’entre eux, Alassane Ouattara,  pour les mutineries qui ont mis à mal la paix sociale tout au long de 2017. Il avait aussi promis qu’en 2018, la grande muette se consacrerait « à son devoir, uniquement à son devoir ». Et le ministre de la Défense d’assurer à son tour qu’il « n’y aura pas de mutinerie en 2018 ».

Moins d’une semaine après ces mots rassurants, leurs auteurs sont, hélas, Gros-Jean comme devant !

Osons les questions qui fâchent :

Y a-t-il encore une armée dans cette Côte d’Ivoire où des frères d’armes s’affrontent tels des gangs mafieux pour le contrôle d’un territoire juteux ?

Peut-on encore parler d’armée ivoirienne quand de simples sergents-chefs sont bombardés colonels sans avoir jamais suivi un seul jour un cours d’état-major encore moins fréquenté une école de guerre ?

Peut-on encore parler d’armée quand de simples soldats se piquent de récuser ouvertement et bruyamment des officiers nommés à leur tête ?

A l’évidence non.

Et quand on en arrive là, c’est-à-dire à un tel niveau de non-respect de la discipline et d’absence de la cohésion, c’est toute la démocratie qui est en danger. Quand ceux qui sont censés être les gardiens des institutions républicaines se révèlent en être les pires fossoyeurs, la démocratie est tout simplement en danger de mort.

 

Alain Saint Robespierre

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