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Grève dans le secteur de la Santé : «Il faut arrêter de mettre en danger la vie des populations» (Dr Alfred Ouédraogo, SG du Syndicat des médecins du Burkina)

Grève dans le secteur de la Santé : «Il faut arrêter de mettre en danger la vie des populations» (Dr Alfred Ouédraogo, SG du Syndicat des médecins du Burkina)

 

Chef du Service biologie de la reproduction à l’hôpital du district de Bogodogo, enseignant à l’Université de Ouagadougou et à l’Ecole nationale de l’administration et de la magistrature (ENAM), président du conseil d’administration de SOS Sahel, secrétaire général du Syndicat des médecins du Burkina (SYMEB)… Vous l’aurez deviné, il s’agit du Dr Alfred Ouédraogo qui, malgré ses multiples occupations, n’a pas hésité à nous accorder une interview le mardi 23 janvier 2018. La loi sur la fonction publique hospitalière, le point des négociations avec le gouvernement sur sa mise en application, les grèves de certains agents de santé qu’il traite de « jérémiades » et de « caprices » sont, entre autres, sujets abordés. Lisez

 

 

 

 

Docteur, avec vos multiples casquettes, parvenez-vous encore à soigner vos malades ?

 

 

 

Oui ! Tout est une question d’organisation. Il y a des collègues qui sont beaucoup plus chargés que moi. Il faut savoir qu’un médecin qui travaille à l’hôpital et enseigne partage son temps entre l’hôpital et la recherche. Il doit, à cet effet, faire quatre demi-journées à l’hôpital et consacrer le reste de son temps à l’enseignement. Nous essayons donc d’assurer notre partition à l’hôpital comme les autres enseignants. L’année dernière, par exemple, j’ai eu 400 h de cours que j’ai dispensés entre Ouaga, Bobo et Ouahigouya parce que le besoin était là. De plus c’est un devoir pour moi en tant que jeune médecin qui a été formé par l’argent du contribuable. En ce qui concerne notre activité associative, elle se fait en général le week-end. Du reste, on peut bien être fonctionnaire et membre d’un Conseil d’administration.

 

 

 

Votre syndicat, le SYMEB, et le SYNTSHA (Syndicats des travailleurs de la santé humaine et animale) sont les deux plus grands au Burkina.  Pourquoi 2 syndicats ? Est-ce une affaire de personnes ?

 

 

 

Déjà, il faut savoir qu’au sein de la santé, il y a six syndicats. Le SYNTSHA a vu le jour dans les années 60. Donc il est le plus ancien. Il a été créé au moment où il n’y avait pas beaucoup d’agents de santé. Après, on a assisté à la naissance du syndicat des pharmaciens, du syndicat autonome des infirmiers, de celui des sages-femmes. C’est après eux que celui des médecins a vu le jour en 2013. Il y a eu par la suite le syndicat des administrateurs des hôpitaux et celui des vétérinaires. Tous ces syndicats sont donc nés pendant que le SYNTSHA existait. Il faut reconnaître que lorsqu’un corps grandit, il y a des aspirations et des moments où il faut se retrouver entre pairs.

 

Et au Burkina comme ailleurs, il fut un moment où beaucoup de syndicats se sont rendu compte qu’en réalité il y avait un lot de syndicats qui utilisaient beaucoup les travailleurs comme mécanisme de contre-pouvoir. Au SYMEB, nous nous sommes donc dit qu’en allant dans cette vision, on allait satisfaire difficilement les travailleurs. Pourquoi ? Par exemple, si je suis un syndicat et que j’aspire à jouer mon rôle de contre-pouvoir à tout moment, j’ai intérêt à mobiliser les travailleurs à tout moment. Et si j’ai intérêt à les mobiliser, je dois travailler à ce qu’ils restent dans une certaine précarité pour être mobilisables. Si ces syndicats n’ont quasiment pas de problèmes, ce sera difficile de les mobiliser.

 

 

 

Voulez-vous dire que certains syndicats ne défendent pas réellement les intérêts des travailleurs, mais les leurs propres ?

 

 

 

Non. Ce que je veux dire est que ces syndicats défendent les intérêts des travailleurs, mais veulent que la satisfaction se fasse à dose homéopathique, car, si c’est fait de façon visible, ils peuvent avoir du mal à mobiliser les travailleurs à tout moment. Mais si les agents sont dans une situation de précarité et que leurs syndicats lancent un mot d’ordre de grève, tout le monde suit. Nous avons donc décidé au SYMEB d’avoir une vision tout autre, de ne pas être dans le registre d’un syndicat idéologique, mais d’être un syndicat corporatiste où tout le monde a sa place.

 

 

 

Le 19 décembre 2017, le Conseil des ministres a adopté la loi sur la Fonction publique hospitalière. Qu’est-ce que c’est en français facile ?

 

 

 

C’est juste une loi qui organise le travail dans les hôpitaux. Contrairement à ce que beaucoup tendent à dire, ce n’est pas du tout un statut autonome, pour la simple raison que cette loi régit ceux qui travaillent dans les établissements publics de santé. Et il faut rappeler que, de par le passé, les travailleurs des établissements publics de santé (EPS) n’étaient pas régis par la loi 81 mais, par la loi 33. Ce n’est donc pas une loi autonome de la loi 81. Du reste, un médecin qui est au cabinet du ministre ne fait pas partie de la Fonction publique hospitalière (FPH) mais de la Fonction publique d’Etat. Car, si c’était un statut autonome, ce médecin qui travaille au cabinet ne ferait plus partie de la fonction publique d’Etat. La FPH, c’est juste des règles qui ont été mises en place pour mieux gérer les travailleurs dans les EPS dont la plupart sont des hôpitaux. Cette loi a donc pour but de faire en sorte que les malades soient mieux soignés, que nos hôpitaux soient plus viables et qu’il y ait des soins de qualité avec évidemment des contraintes pour les agents mais aussi les conséquences positives que cela pourrait avoir.

 

 

 

Quels en sont les contraintes et les avantages ?

 

 

 

L’obligation majeure est que, dorénavant, pour qu’un médecin du public aille travailler dans le privé, il lui faudra au préalable une autorisation ; ce qui va permettre de résoudre le problème tant décrié par la population qui est la présence massive des médecins dans le privé : ainsi, pour qu’un médecin du public travaille dans un privé, il va falloir une convention entre l’hôpital et la clinique, et un médecin du privé qui a des compétences peut aller travailler à l’hôpital et vice versa, mais dans la traçabilité ; ensuite, tant qu’un agent ne prend pas la garde, il n’a pas d’indemnités de garde, et autant de gardes autant d’indemnités. Tout cela va viabiliser les hôpitaux, faire en sorte que les urgences soient mieux gérées et qu’également les praticiens soient présents sur leurs lieux de travail. Ça va aussi permettre la continuité du service et une meilleure organisation du travail en ce sens qu’un agent qui prend la garde aura 24 à 48h pour se reposer et non 72h comme cela se fait actuellement dans certaines structures. Avec cette loi également les agents qui sont à Ouaga et à Bobo n’auront plus  d’indemnités de sujétion géographique. Par contre, celui qui est à Falangoutou ou dans la Gnangnan aura une indemnité discriminatoire.

 

Ce qui est sûr, la loi, seule, ne pourra pas résoudre tous les problèmes médicaux, il faudra aussi songer à équiper les hôpitaux, car si les ressources humaines sont disponibles et qu’il manque le matériel, cela pose aussi problème. Il faut donc du matériel solide. C’est pourquoi notre syndicat s’est prononcé pour une préqualification du matériel avant l’achat.

 

 

 

Et en matière d’avantages, y aura-t-il une augmentation salariale ?

 

 

 

Non, il ne s’agit pas d’une augmentation de salaire ; seulement, nous avons posé un problème d’équité : ce qu’on constate est que les salaires sont donnés de façon disparate dans les hôpitaux.  Le consensus est donc qu’on harmonise le traitement salarial dans les 3 années à venir. Une autre iniquité que cette loi règle est que par exemple, un médecin spécialiste qui, avec au moins 8 années d’études après le baccalauréat met 3 à 8 ans à se spécialiser, bénéficiait d’une revalorisation financière de 16 000 FCFA ; ce qui ne motivait pas les agents dont beaucoup d’ailleurs préféraient faire des spécialisations en santé publique de courte durée. Alors que les hôpitaux ont besoin de longues spécialisations : par exemple, pour être neurochirurgien, il faut 5 à 6 ans de spécialisation. La LFPH vient donc régler tous ces problèmes et motiver les jeunes médecins à se spécialiser.

 

 

 

On voit que la loi est assez claire. Pourtant vous êtes en ce moment en pourparlers avec le gouvernement en ce qui concerne sa mise en œuvre. Quels sont alors les points de litige ?

 

 

 

Il n’y a pas de litige en tant que tel. Déjà, nous saluons le fait que cette loi ait été votée. C’est d’ailleurs un engagement du chef de l’Etat concernant le système de santé qui est respecté. C’est par ailleurs un engagement qui s’inscrit dans le cadre du PNDES et doit courir jusqu’en 2020. L’on s’achemine donc vers le respect de cet engagement. Le point sur lequel les discussions continuent, c’est l’échelonnement parce que le gouvernement propose 3 ans, alors que les partenaires sociaux se sont accordés sur 2 ans. Nous sommes en discussions, et je crois que nous allons parvenir à un accord dans les jours à venir. Le dialogue étant fécond, nous parviendrons sans doute au consensus.

 

 

 

Mais il semble que le gouvernement vous demande de baisser les enchères, estimant que cette loi a une importante incidence financière ?

 

 

 

Non. C’est une réforme, et toute réforme a un coût. Je vous le disais tantôt, il faut tenir compte du fait que nombre d’agents sont en proie aux risques d’infection liés aux maladies. Pour ce qui est du coût, le Gouvernement avait juste souhaité que, vu l’incidence qu’elle aura sur le budget de l’Etat, il soit étalé sur 3 années, contrairement à la volonté des partenaires. Sinon sur le fond, nous nous sommes accordés.

 

 

 

Au Burkina, combien touche aujourd’hui un jeune médecin qui vient de finir sa formation ?

 

 

 

Un jeune médecin qui a fini 8 années d’études après le baccalauréat a un salaire compris entre 200 000 et 250 000 francs CFA, y compris les indemnités.

 

 

 

Pour beaucoup, le personnel hospitalier est constitué encore et toujours de vulgaires chasseurs de primes : ils privilégieraient les cliniques et les cabinets de soins aux centres publics. Tout en revendiquant, mettez-vous de l’ordre en votre sein ?

 

 

 

Au sein de notre syndicat, la vision est claire. L’ordonnance du médecin, depuis l’antiquité, est en réalité un pouvoir. Nous le disons avec toute la modestie qui sied. C’est comme l’ordonnance du juge. Si vous confiez votre ordonnance à quelqu’un, vous lui donnez votre pouvoir. C’est pourquoi nous estimons que la présence du médecin est une obligation, parce que le premier contact du malade doit être le médecin. Et si nous travaillons à ce que le premier contact du patient soit le médecin, nous rendons trois types de  services : un service à la nation parce que le coût des dépenses de santé va diminuer du fait de la baisse des complications sanitaires, un service aux populations sans oublier que nous nous rendons nous-mêmes service en étant en phase avec notre sermon. La présence du médecin à l’hôpital n’est donc pas à discuter. Il est vrai que le nombre insuffisant du personnel dans certains hôpitaux ne permet pas cette présence, mais dans les endroits où le nombre le permet, nous travaillons à améliorer la situation. La loi va permettre d’ailleurs de corriger cela. Mais l’on n’interdira pas, par contre, d’aller dans les formations sanitaires privées, parce qu’elles compensent un déficit du public. Elles constituent d’ailleurs un mécanisme de résilience. L’on a pu le constater lors de l’épidémie de la dengue où l’on a assisté à un manque de réactifs dans les hôpitaux publics, qui, par contre, étaient disponibles dans les cliniques. Ce qu’il  faut dans ce cas est une bonne collaboration entre public et privé, de sorte que le médecin priorise son temps dans le public.

 

 

 

Le SYNTSHA menace d’aller en grève le 31 janvier prochain pour soutenir un des leurs traduit en justice. Comment vous jugez cette situation ?

 

 

 

Dans la pratique syndicale, il est éthique de ne pas se prononcer sur les méthodes de lutte d’un autre syndicat, simplement parce que chaque corporation a ses motivations. Si c’était notre syndicat qui avait lancé ce mot d’ordre de grève, je pourrais répondre à la question. Ils sont libres de lancer leur mot d’ordre de grève, et il appartient à l’opinion publique d’apprécier. Ce qui nous revient, c’est que cette grève intervient suite à une autre qui a eu lieu en 2013 où une femme aurait perdu la vie, et sa famille a porté plainte. Cette dame a-t-elle droit à la justice comme on le dit pour Thomas Sankara, Norbert Zongo ou Dabo Boukary ? Je ne le sais pas. Si cette dame n’a pas droit à la justice, ceux qui envisagent d’aller en grève n’ont pas le droit d’y aller non plus. Encore faut-il savoir si c’est une grève contre le pouvoir judiciaire ou l’exécutif. Parce que l’on a aussi appris que la sanction administrative a été levée. A l’analyse, c’est une grève contre le système judiciaire. Mais une fois de plus je ne saurais dire si elle est pertinente ou non.

 

 

 

Quand les agents de santé sont en grève, les patients sont ceux qui trinquent. Ce qui rend vos mouvements assez impopulaires…

 

 

 

Dans notre système de santé, il y a six syndicats. C’est le SYNTSHA qui va en grève pour soutenir un agent en procès. Ce syndicat a donné sa justification qui est que son droit de grève a été remis en cause. Mais la remise en cause du droit de grève est-elle imputable à l’exécutif ou aux malades qui ne seront pas soignés ? Ou est-ce qu’elle est imputable à la justice ? La question qu’il faut se poser est de savoir quel en est l’objectif : est-ce que l’objectif de cette grève est d’empêcher que l’agent en question soit traduit devant les tribunaux ? Si tel est le cas, je dirai que c’est à la population d’en juger. Mais un syndicat est autonome pour mener des actions. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que notre syndicat n’a pas lancé de mot d’ordre de grève par rapport à cet agent. Le SYNTSHA ne nous a pas approchés non plus au sujet de cette grève.

 

 

 

Au-delà de ce cas spécifique, les mouvements  de grève se multiplient dans ce secteur de la santé. Qu’en dites-vous ?

 

 

 

Notre syndicat a une vision tout autre. Depuis que nous existons, nous privilégions la concertation. Mais nous avons tout de même établi trois principes : il s’agit d’alerter en premier lieu, de se concerter si cette première étape ne marche pas, et d’aller en grève lorsque la concertation échoue. Jusque-là, la  plupart des mouvements que nous avions pu faire, c’est d’arrêter de travailler 2h ou 3h. La dernière fois, nous avons pris 2h ou 3h pour remettre un mémorandum, des plateformes mais après nous sommes repartis travailler. Nous n’avons jamais fait de sit-in jusqu’à 14h. C’est pour dire que, franchement, nous considérons que c’est un domaine sensible.

 

Nous appelons alors à l’union sacrée de l’ensemble des agents. La santé est un bien commun, et nous devons travailler à ce que cette santé profite au plus grand nombre. Je voudrais faire cas d’une situation déplorable que nous constatons dans la région du Centre-Est, particulièrement dans le district sanitaire de Pouytenga. Qui connaît cette localité sait que le commerce y est développé. Nombre de commerçants y reviennent du Nigeria avec des marchandises en passant par le Bénin, où l’on a recensé des cas de fièvre Lassa. Cependant des agents de santé, dans ce contexte, bloquent l’information sanitaire sous la bannière d’un syndicat. Ces informations sont pourtant très importantes, car elles permettent aux agents de santé d’alerter le système sanitaire national contre les épidémies. Par exemple, s’il y a un cas de fièvre Lassa au CSPS de Pouytenga et que des agents de santé s’amusent à bloquer l’information y relative sous le prétexte qu’ils ont des problèmes avec l’administration, c’est tout le pays qui  est mis en danger. Nous appelons donc ces agents de santé à la responsabilité, à éviter de mettre la vie de 18 millions de personnes en danger du fait de leurs caprices. Il y en a même qui vont jusqu’à demander le départ d’agents affectés dans des districts comme ce fut le cas à Bitou, et bloquent les activités de terrain. Tout cela pour des appartenances syndicales. Dans notre syndicat, nous nous engageons à accepter que tout agent auteur d’indélicatesse soit sanctionné.

 

Alima Séogo/Koanda

Tél. : 79 55 55 51

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Commentaires   

0 #2 yé ! 24-01-2018 10:51
Le niveau d'instruction, voilà ce qui fait la différence entre un syndicat d'intellectuels et celui de la racaille.

Bon vent au SYMEB !
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0 #1 Kôrô Yamyélé 24-01-2018 10:21
''...s’il y a un cas de fièvre Lassa au CSPS de Pouytenga et que des agents de santé s’amusent à bloquer l’information y relative sous le prétexte qu’ils ont des problèmes avec l’administratio n, c’est tout le pays qui est mis en danger''.

- Il n'y a pas à tergiverser sur ce point ! Le Gouvernement doit prendre ses responsabilités et licencier tous ces agents sans droits et avec poursuite judiciaire. Il faut qu'ils servent d'exemples car ce sont des assassins, rien de plus !!

Par Kôrô Yamyélé
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