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Intelligence de la foi : Quelle éthique pour le christianisme africain ?

Intelligence de la foi : Quelle éthique pour le christianisme africain ?

 

S’il fallait répondre en un seul mot, je dirais qu’il faut au christianisme africain une éthique fondée sur le concept « Ubuntu ». L’Afrique a découvert le Christ par la voie de la rationalité occidentale. Or, cette dernière a produit une éthique occidentale qui provient d’une philosophie autre que la philosophie africaine.

 

 

Le christianisme africain a besoin d’une éthique qui ne lui soit pas étrangère ou imposée à partir d’autres visions du monde qui, elles aussi, ne sont que des voies particulières de mettre la foi en pratique. Le fondement de la rationalité africaine n’est pas le même que celui qui préside au principe cartésien du « cogito, ergo sum », le fameux « je pense, donc je suis ». Ce n’est pas la raison tout court qui est au centre de l’agir moral africain, mais la personne qui se constitue à partir des relations.

L’homme n’existe qu’en tant que faisceau de relations avec les autres êtres et finalement avec Dieu. Le Nobel de la Paix 1984, l’archevêque Desmond Tutu, disait : « Quelqu’un d’ubuntu est ouvert et disponible pour les autres (…) car il ou elle possède sa propre estime de soi, qui vient de la connaissance qu’il ou elle a d’appartenir à quelque chose de plus grand. Il se sent diminué quand les autres sont diminués ou humiliés, quand les autres sont torturés ou opprimés ».

Explicitons cela de la manière suivante : une personne empreinte d’Ubuntu est ouverte et disponible pour les autres. Cette personne ne se sent pas menacée par le fait que d’autres sont meilleures ou plus capables qu’elle. Pour Desmond Tutu, Ubuntu est une démarche qui aide à dépasser la barbarie, qui décrit une vision africaine du monde et signifie littéralement « Je suis par ce que nous sommes » ou « Je suis parce que tu es ».

C’est une façon de dire que chaque individu a besoin des autres pour vivre pleinement. Chacun forme une longue partie d’une chaîne humaine qui nous relie aux générations passées et à venir. Il existe un lien entre tous les hommes.

Lorsque la situation de l’un d’eux s’améliore, chacun y gagne. En revanche, si un homme est victime d’une agression, tous les hommes s’en trouvent diminués. Ubuntu veut dire qu’une personne n’existe, en tant que personne, que par ses relations, avec autrui. Ubuntu est à opposer à la vengeance. La posture Ubuntu oblige à considérer la vie d’un être humain comme une valeur à placer au-dessus de tout. Ubuntu est inextricablement lié aux valeurs qui accordent une grande importance à la dignité, à la compassion, à l’humanité et au respect pour l’humanité de l’autre.

Fondamentalement, Ubuntu impose un changement consistant à passer de la confrontation à la médiation et à la conciliation. Il prescrit d’avoir des attitudes positives et de partager en commun les appréhensions. L’esprit Ubuntu favorise le rétablissement de l’harmonie dans la relation entre les parties en valorisant la justice réparatrice, celle qui restaure plutôt que la justice distributive, celle qui enlève.

Ubuntu fonctionne dans un sens favorisant la conciliation plutôt que l’hostilité et l’intransigeance, voire l’éloignement des parties lors d’un différend. Ubuntu travaille les protagonistes lors d’un litige en vue de sensibiliser l’une ou l’autre des parties prenantes à l’impact blessant et nuisible de ses actions à la partie adverse et à changer ce comportement plutôt que de se contenter de punir l’accusé.

L’attitude Ubuntu favorise la compréhension mutuelle plutôt que la punition. Ubuntu propose les rencontres en tête à tête des parties en conflit en vue de permettre de réduire les différences et de parvenir à une solution concertée plutôt que de promouvoir le conflit et la victoire pour le plus puissant ou celui qui a raison parmi les protagonistes. Bref, Ubuntu favorise la civilité et le dialogue courtois sans hypocrisie fondée sur la tolérance mutuelle.

Enfin, en contexte africain, dans le monde de l’Ubuntu, la constitution de l’homme comme personne implique, au-delà des relations avec les autres humains et Dieu, tout le cosmos. De ce fait, l’Africain, faisant écho à l’enseignement de la Bible qui parle de la création de l’homme, sait qu’il est lui aussi de la terre, et qu’il ne peut pas faire avec le monde tout ce qu’il veut sans se ruiner lui-même.

L’homme est l’allié non seulement des animaux et des plantes, mais aussi de la nature dite inerte : les pierres, les minerais, le bois mort, etc. Cela s’observe tout particulièrement dans la médecine traditionnelle, où le guérisseur traite son patient avec des plantes, des ossements d’animaux, des morceaux de bois sec, des cailloux, etc. Pour guérir, le malade doit retrouver l’harmonie avec l’ensemble de la création et avec Dieu. Chacun forme une longue partie d’une chaîne humaine qui nous relie aux générations passées et à venir ainsi qu’à notre environnement.

 

 

 

Père Jean-Paul Sagadou

 

Assomptionniste

 

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