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Intelligence africaine de la foi : La figure originale du prédicateur noir

Intelligence africaine de la foi : La figure originale du prédicateur noir

 

D’après W.E.B. Du Bois, la «religion de l’esclave est caractérisée par trois éléments : la prédication, la musique et la frénésie».  Essayons de saisir la stature du prédicateur noir. Dans le monde des esclaves, le prédicateur est celui qui donne la clé de tout ce qui se passe. C’est «la personnalité la plus exceptionnelle que le Noir ait développée sur le sol américain. Un chef, un politicien, un orateur, un patron, un intriguant, un idéaliste, tout cela, affirme Du Bois, il l’est et, de plus, le centre d’un groupe d’hommes, qu’ils soient vingt ou mille ».

 

 

Pour être comme tel, le prédicateur noir doit posséder un certain nombre de qualités : le sens de la tradition orale et du rythme musical, l’usage à profusion des contes, des paraboles et des proverbes, la proximité de son peuple et la capacité de rejoindre ses attentes sur fond d’une très bonne connaissance de la Bible. C’est un peu ce qu’atteste le témoignage du révérend Reed, ancien esclave devenu pasteur : « Je ne suis pas un mathématicien, ni un biologiste, ni un grammairien, mais quand il s’agit de manier la Bible, j’abats les verbes, je casse les prépositions et je saute par-dessus les adjectifs. Je vous le dis, je suis un homme envoyé par Dieu ». Il arrivait que des prédicateurs noirs prêchent à des communautés blanches, mais pendant longtemps, ce sont des Blancs qui prêchaient à des communautés noires. En fait, les esclaves préféraient toujours un prédicateur issu de leur peuple, quelle que soit sa catégorie. On disait même souvent « qu’il n’y a qu’un Noir pour bouger un Noir ». Un ancien esclave raconte : « La plupart du temps, nous avions des prédicateurs blancs, mais quand nous avions un Noir, c’était le ciel ». En fait, les esclaves percevaient bien la différence entre sermons blancs et sermons noirs : « Le vieux prédicateur blanc avait l’habitude de parler avec sa langue pour ne rien dire du tout, mais Jésus nous a dit à nous esclaves de parler avec notre cœur », témoigne Nancy Williams. En réalité, ce qui va faire la différence entre une prédication blanche et une prédication noire se trouve dans les éléments suivants : le contenu, le rythme, la musique, l’intonation de la voix. Chez le prédicateur noir, tout est dans la manière. Le sermon noir est affaire de musique et de parole. C’est une célébration collective, une expérience religieuse dialoguée où chacun est transporté au-delà de lui-même. Le prédicateur noir valorise les mots, module l’intensité de sa voix et réussit sa prédication quand il saisit l’auditoire au plus profond de lui-même. Tout l’art de la prédication réside dans la progression de l’émotion collective. Le prédicateur noir est l’acteur principal d’un drame décisif, celui de la rencontre de Dieu et de son peuple. Il est le médiateur de la puissance de l’Esprit au sein de sa communauté. Le contenu de la prédication est important : alors que le prédicateur blanc recommande la patience ici-bas pour obtenir la récompense du ciel, le prédicateur noir prêche un Evangile de la liberté. Tâche pas toujours facile pour les prédicateurs noirs qui se sont souvent trouvés sur la corde raide, en témoignent ici les propos du révérend Anderson Edwards : « Jusqu’à l’Emancipation, j’ai dû enseigner ce qu’on me disait. Maître Gaud me faisait prêcher pour les autres Nègres. Je devais leur dire que la Bible enseignait que, si les Nègres obéissaient à leur maître, ils iraient au paradis. Je savais qu’il y avait quelque chose de mieux que ça pour eux, mais j’osais pas le leur dire, sauf en cachette. Ça, je faisais beaucoup. Je disais aux Nègres – mais sans que le maître l’entendît- que s’ils continuaient à prier, le Bon Dieu entendrait leurs prières et les délivrerait ». Et Bruno Chenu d’en tirer cette magnifique leçon : « Prophètes du Dieu Tout-puissant, les prédicateurs ont fait le maximum de ce qu’ils pouvaient : rendre à l’esclave ‘le courage d’être’, l’assurer de son identité devant Dieu, détruire tout fondement divin de l’esclavage ». Terminons en reconnaissant que les traits caractéristiques du sermon noir peuvent inspirer nos prédicateurs d’aujourd’hui, qu’ils soient pasteurs protestants ou prêtres catholiques. Dans ce cas, la prédication doit laisser apparaître une implication mutuelle de l’évènement biblique et de la situation contemporaine, le prédicateur doit faire de telle sorte que le texte biblique colle à la situation présente de manière à ce que les auditeurs se sentent totalement engagés dans l’épisode biblique. Bref, l’enjeu de toute prédication est de faire que ceux qui écoutent deviennent des contemporains du texte biblique.

 

 

 

P. Jean-Paul Sagadou

Assomptionniste

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