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Burundi : Lourd passif en héritage pour général à la retraite

Burundi : Lourd passif en héritage pour général à la retraite

 

La messe est dite ! En effet, c’est dans un stade de Gitega, la nouvelle capitale du Burundi, devant une foule des grands jours faite de fidèles du Conseil national pour la défense de la démocratie - Forces de défense de la démocratie (CNDD-FDD), le parti au pouvoir, qu’Evariste Ndayishimiye a prêté serment hier 18 juin.

 

 

A 52 ans, cet ancien rebelle qui a gravi tous les échelons de l’armée burundaise jusqu’à en être un général émérite accède ainsi à la magistrature suprême de son pays. C’est un homme du système CNDD-FDD qui succède donc au défunt président, Pierre Nkurunziza, qui en était le père fondateur et passait pour son « Guide suprême éternel ». C’est du reste à l’ombre de ce parrain tutélaire qu’Evariste Ndayishimiye a fourbi ses armes politiques : d’abord au sein de la rébellion hutue entre 1993 et 2005 ; ensuite au sein du parti CNDD-FDD et enfin au sein de l’administration publique burundaise. Car, avant d’être élu président le 20 mai dernier, l’homme fut directeur des cabinets civil et militaire de Nkurunziza, ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, secrétaire général du parti au pouvoir et numéro 2 du pays.

 

Le numéro 2 qui succède au numéro 1, c’est assurément un signe que le système s’est donné les moyens de perpétuer sa mainmise sur le pouvoir au Burundi, même si des incertitudes ont plané, d’abord, sur la candidature d’Evariste Ndayishimiye à la présidentielle, ensuite, sur la prestation de serment d’hier. C’est connu, Pierre Nkurunziza avait beau diriger le CNDD-FDD d’une main de fer, des clivages y sont perceptibles, et la haute hiérarchie militaire reste un lobby puissant qui pèse de tout son poids dans les décisions importantes qui engagent l’avenir du pays. Elle est pour beaucoup, cette hiérarchie de l’armée, dans la désignation d’Evariste Ndayishimiye comme successeur du « Guide suprême éternel » alors que ce dernier lui préférait l’actuel président de l’Assemblée nationale. Par ailleurs, le décès subit du président Pierre Nkurunziza a posé un cas d’école aux constitutionnalistes. Ces derniers  se sont demandé si c’est son dauphin, c’est-à-dire le chef du Parlement, selon les dispositions de la loi fondamentale, qui devrait assurer l’intérim et organiser une nouvelle élection présidentielle ou si le nouveau président élu entrerait en fonction sans plus attendre la date d’échéance du mandat de son prédécesseur, le 20 août prochain.

 

A ce propos, alors que l’opposition burundaise rêvait d’une nouvelle élection présidentielle dans trois mois, la Cour constitutionnelle a estimé que « l’objet de l’intérim disparaît par le fait juridique de l’existence d’un nouveau président élu ». Ainsi, avec une anticipation de deux mois, l’ex-général s’est installé aux commandes de l’Etat burundais. Il a du pain sur la planche, car Nkurunziza laisse un pays exsangue, déserté par les investisseurs et les partenaires multilatéraux. La faute à une politique restrictive des libertés démocratiques et d’isolement vis-à-vis de la communauté internationale. De fait, l’ancien professeur d’éducation physique, prédicateur évangélique en ses moments d’illumination, a géré le Burundi avec des fantasmes de mythomane, plus préoccupé par son image de guide spirituel que d’homme d’Etat soucieux du développement de son pays. Son règne de 15 ans a fait régresser le Burundi au rang de troisième pays le plus pauvre du monde. 75% des 11 millions de Burundais vivent en dessous du seuil de pauvreté avec 1,5 million d’entre eux en situation sévère de précarité alimentaire. Quand s’ajoutent à ce sombre tableau les 400 000 exilés du fait de la crise politique consécutive à son passage en force pour un troisième mandat présidentiel en 2015, la boucle est bouclée pour décrire le lourd passif que lègue ce prétendu visionnaire de Pierre Nkurunziza à son filleul de général à la retraite, Evariste Ndayishimiye. Celui qui a voulu masquer ses carences en leadership par le culte de la personnalité a conduit son pays dans l’extrême pauvreté cependant qu’il s’évertuait à faire croire à sa population qu’elle jouissait d’une protection divine particulière.

 

Voilà donc Evariste Ndayishimiye appelé tout de suite à aller au charbon. Il aura fort à faire pour nettoyer les écuries, pardon les incuries, de Pierre Nkurunziza. Dans cette perspective, on peut dire qu’à quelque chose malheur est bon : en effet, la disparition soudaine de l’ancien président libère son successeur d’un mentor qui s’annonçait pesant. Car, en se faisant attribuer le titre de « visionnaire permanent» et président du Conseil des sages du CNDD-FDD, Nkurunziza cachait mal sa volonté d’avoir toujours de l’influence sur la gestion du  parti au pouvoir et par ricochet sur celle de l’Etat. Ndayishimiye courait donc le risque de n’être qu’un pantin sur le fauteuil présidentiel, un faire-valoir d’un Nkurunziza maître du pays dans l’ombre. Un scénario quelque peu à la congolaise, où Félix Tshisekedi doit compter avec son prédécesseur et son parti pour gouverner le pays.

 

Le « Guide suprême éternel » disparu, ses disciples, en commençant par Evariste Ndayishimiye, ont plus de latitude pour diriger le Burundi autrement que par la chicote et le spiritualisme exalté et mystificateur. Le nouveau président est donc attendu au pied du mur des réformes indispensables à la mise de son pays sur l’orbite d’une démocratie apaisée. Son appel au retour des exilés, lancé au cours de la cérémonie de prestation de serment, est dans l’intérêt d’un pays qui a besoin de se réconcilier pour rompre avec son passé tumultueux fait de violences dues à l’instabilité politique, à la guerre civile et au déni des libertés démocratiques et des droits humains qui mettent à rude épreuve la cohésion sociale.

 

Mais pour quelqu’un qui a été formaté par le système CNDD-FDD et porté au pouvoir pour le faire perdurer, c’est une gageure de s’en émanciper afin de le réformer. Pourtant, c’est la voie pour espérer ne pas alourdir l’énorme passif qu’il hérite de Nkurunziza qui ne laisse pas de bonnes empreintes dans l’histoire du Burundi et de l’Afrique.

 

Zéphirin Kpoda

Dernière modification ledimanche, 21 juin 2020 13:57

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