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Présidentielle 2020 : «La patrie ou la mort, nous… voterons»

Présidentielle 2020 : «La patrie ou la mort, nous… voterons»

 

Malgré les difficultés que traverse le Burkina : effets néfastes du changement  climatique, explosion démographique, insécurité liée au terrorisme avec son corollaire de déplacés et de morts …, pour l’élite politique, la priorité des priorités est  de tenir les élections à bonne date.

Dans la déclaration ci-après, le Dr Ra-Sablga Ouédraogo, économiste, directeur  de l’institut FREE Afrik, estime que les priorités sont inversées et qu’il urge de « faire nation » d’abord. Cela voudrait dire organiser une « reterritorialisation » de l’économie nationale et traiter autrement les déplacés (900 000) en leur redonnant leur dignité. Lisez !

 

 

 

 

Une double injustice est faite aux pays du Sahel.

 

D’une part, ils payent l’un des plus lourds tributs au  changement  climatique  alors qu’ils en sont peu responsables. Bien que très faiblement émettrices de gaz polluants, les sociétés sahéliennes sont déstabilisées par la raréfaction des ressources naturelles causée par les chocs climatiques. Dans un contexte où la transition démographique est à peine amorcée et où certaines localités connaissent un doublement de leur population en l’espace de deux décennies, la concurrence pour la captation des ressources en raréfaction accouche de la violence entre pasteurs et agriculteurs et est vite colorée  en conflits entre communautés. Le Darfour est l’archétype de ces conflits aux racines climatiques. On ne peut comprendre la violence des conflits qui affectent le Soudan en se contentant d’exhiber les particularismes ethniques  sans souligner l’impact de la désertification et des chocs climatiques.

 

D’autre part, l’insécurité dans le Sahel découle largement de la guerre menée par la France et les États-Unis contre Kadhafi. Le conflit libyen a en effet offert à l’hydre terroriste le personnel et les arsenaux indispensables ainsi que la relative vacuité politique dans laquelle il peut se déployer dans les territoires à la marge des États.

 

Il est donc partiel et partial de présenter les conflits dans le Sahel en occultant ou minimisant les impacts de ces chocs venus d’ailleurs. Ces sociétés payent les factures de commandes qu’elles n’ont pas passées. Toutefois, il est inopérant de s’enfermer dans une posture de dénonciation des autres. Ce que j’ai appelé « autrui démiurge de nos malheurs » est une posture de déresponsabilisation, inféconde pour l’histoire.

 

Il est urgent de retrouver les ressorts endogènes pour nourrir l’action contre l’insécurité.

 

 

 

La légitimité contestée d’États fragiles et inégalitaires

 

 

 

Les politiques publiques ont été incapables de réaliser des progrès substantiels dans la productivité agricole dans une région où une majorité écrasante de la population vit des activités agropastorales. L’épuisement des modes de production  extensifs nourrit les conflits violents autour des terres arables et des formations végétales en raréfaction.

 

La répartition des richesses privilégie les élites citadines au détriment des majorités populaires, et les politiques publiques génèrent des inégalités régionales. A titre d’illustration, les régions épicentres du terrorisme au Burkina Faso - celles du Sahel et de l’Est - sont, en plus de celle des Cascades, les moins dotées en infrastructures et en personnel de santé, de même qu’en routes bitumées.

 

Fragilisé par les programmes d’ajustement structurel, l’État est délégitimé, décrédibilisé et désormais débordé de toutes parts par de nouveaux acteurs (groupes d’auto-défense) qui contestent, au quotidien, son autorité en préparant les avancées du terrorisme.

 

Peu importent la menace du chaos avec l’occupation de larges parties du territoire, des villes coupées du reste du pays, les massacres effroyables de populations civiles et les centaines de milliers de populations déplacées (900 000 en l’espace d’une année au Burkina Faso) ainsi que la situation humanitaire catastrophique pour un dixième de la population burkinabè, l’agenda électoral s’impose comme la priorité des priorités. Alors, la patrie ou la mort, nous voterons ! Tel semble être le credo de la société politique burkinabè, quasi-unanimement d’accord pour tenir impérativement les élections à la date convenue, peu en importent les conditions. A-t-on fait différemment au Mali ? Mali, Burkina, même combat : la patrie ou la mort, nous voterons !

 

Comprenons-nous bien : il ne s’agit pas de nier l’importance des élections. Il ne s’agit pas non plus d’apporter de l’eau au moulin des tard-venus qui découvrent les problèmes seulement aujourd’hui et veulent subrepticement en faire une opportunité de carrière dans le putatif gouvernement d’union. Il s’agit de constater l’inversion suicidaire des priorités et l’aveuglement d’une élite politique ancrée, fermement, dans le vide des intérêts individualistes.

 

 

 

Des élites en lévitation sur des communautés en grande précarité

 

 

 

Face à la pandémie de covid 19, la réponse des États, la mobilisation des entreprises et des élites économiques se chiffrent à des centaines de milliards de F CFA  pendant que les localités épicentres de la crise sécuritaire et humanitaire n’ont jamais reçu une telle attention. L’insécurité à l’intérieur du pays et ses conséquences dramatiques ne sont pas la priorité des élites citadines. Loin de là.

 

En somme, les élites politiques, économiques, administratives et même intellectuelles sahéliennes  semblent happées dans la course pour rattraper, individuellement, les standards consuméristes occidentaux. En lévitation sur des corps sociaux en difficulté, elles ne montrent pas une indignation à la hauteur de l’inacceptable : la banalisation de la vie humaine par des massacres de masse  qui font craindre un délitement national, voire des situations proto-génocidaires.

 

 

 

Faire nation 

 

 

 

Ces massacres en série de populations civiles constituent les nouvelles frontières inimaginables de la violence. Dans la plupart des cas, la communauté ne résiste pas à ce qui est, au fond, un piège terroriste.

 

Le salut, ou au moins le début du salut, est attendu de la justice. Mais elle incarne plutôt la faillite de l’État : pas de volonté politique forte, pas d’engagement résolu des magistrats, pas d’opinion publique suffisamment et durablement mobilisée contre l’impunité des crimes de sang, en particulier quand ceux-ci touchent l’autre, l’autre à stigmatiser, le minoritaire, le rural, le citoyen de seconde zone.

 

Face à cette situation, il est urgent de faire nation. Il faut sustenter la montée progressive de l’opinion publique par une bonne information et orienter l’indignation prioritairement contre l’inacceptable. Cela est indispensable pour réveiller les corps endormis et obtenir les réponses politiques requises.

 

Faire nation  est également, on l’oublie souvent, un chantier économique. C’est organiser une « reterritorialisation » de l’économie nationale qui soude les villes aux campagnes en permettant la rencontre de l’offre de celles-ci avec la demande de celles-là. Faire nation revient donc à organiser une division nationale du travail qui tresse l’interdépendance territoriale et communautaire portée par une infrastructure conséquente, le squelette de la nation. Les localités qui reçoivent les populations déplacées pourraient constituer les avant-postes de cette construction. Parce que, hélas, tout porte à croire que le changement de résidence sera durable, voire définitif, pour la plupart des déplacés, et il faut aller au-delà du traitement humanitaire. Dans ces villes et villages qui ont vu dans certains cas leur population tripler en une année, il faut organiser la production économique pour mettre les communautés au travail, renforcer leur résilience économique pour réduire la volatilité sociale, en somme, leur redonner leur dignité. La solidarité des villes et de la capitale doit prendre une forme plus décisive : acheter davantage les productions des villes secondaires et des villages pour faire vivre la nation. A défaut, à leur tour, ces localités exploseront sous la contrainte de l’enfer malthusien.

 

Les sociétés sahéliennes qui ont su dans le passé montrer de hauts faits civilisationnels, qui ont inventé des succulences d’humanité, qui ont forgé des technologies de cordiale convivialité doivent faire face au défi historique du moment : faire nation. Il n’est pas trop tard pour agir. Toutefois, il n’y a plus de temps à perdre.

 

 

 

 

 

Ra-Sablga Seydou OUÉDRAOGO

 

Économiste, université Ouaga 2

 

Directeur exécutif de l’Institut FREE Afrik

 

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