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Crocodiles sacrés de Bazoulé : « Le vieux » a définitivement quitté la mare

 

Le plus vieux des crocodiles sacrés de la mare de Bazoulé s’en est allé.

 

Comme l’imposent les coutumes locales, il a  été enterré le dimanche 14 septembre 2025 dans la solennité due aux liens totémiques qui unissent les célèbres sauriens aux habitants du village.

 

« Le vieux » comme on l’appelait ici, fut porté en terre dans la stricte intimité d’un cercle d’initiés avec tous des égards consacrés au doyen des crocros, mort à l’âge vénérable de 90 ans.

 

Ambiance, 48 heures après les adieux  au « patriarche » de la mare de Bazoulé

 

 

Bazoulé est en deuil, et pas seulement ce village. Sur les réseaux sociaux, les messages de condoléances pour le repos de l’âme du doyen des crocodiles de la mare foisonnent.

 

Florilège : « Repose en paix, doyen… », « Toutes mes condoléances à la famille des crocodiles. Que son âme repose en paix dans la famille des crocodiles », « Triste pour cet animal qui faisait la fierté de Bazoulé. Beaucoup de visiteurs nationaux et étrangers ont pris des photos avec lui », « Mes condoléances à la famille croco. Paix à l’âme de papi croco. Tu as vécu utile ».

 

Trois jours après cet émoi national et international, soit le mardi 16 septembre dernier, nous sommes allés, nous aussi, présenter nos condoléances à la famille attristée. Sur le chemin qui mène à Bazoulé, nous n’étions pas vraiment convaincus de trouver un interlocuteur, car toutes les dépêches que nous avions parcourues avant d’entamer le reportage indiquaient que le « vieux croco » avait été enterré dans l’intimité familiale. Mais nous croyions dur comme fer que le Dieu des journalistes serait avec nous.

 

Notre chauffeur, Moïse, un vieux de la vieille qui plus est natif de Zagtouli, à un jet de pierre, est bien connu à Bazoulé parce qu’à une certaine époque, il y venait souvent pour son gagne-pain quotidien. Il affichait donc une sérénité qui nous servait de carburant pour parcourir les 30 km qui séparent ce patelin de Ouagadougou. Notre première destination dans ce village fut le palais de Naaba Kiiba, qui règne sur Bazoulé depuis un demi-siècle.

 

Lorsque nous avons garé notre véhicule estampillé L’Observateur Paalga, les jeunes qui jouaient aux jeux de société devant le palais nous ont vite reconnus. L’un d’eux qui visiblement semble être familier à Moïse, sans s’enquérir de l’objet de notre visite, a demandé à un autre de nous accompagner chez le chef.

 

Il y a des moments où il faut savoir tordre le cou à la hiérarchie et se départir de certains complexes. C’est dans ce genre de situations. Plus ancien et mieux habile en langue mooré que nous, nous avons dû inverser les rôles. Le conducteur était devenu le reporter, c’est lui qui posait les questions à Son Excellence, bien sûr après le respect de toutes les civilités.

 

Des confidences de Naaba Kiiba, nous avons appris que trois jours avant le décès du plus ancien des crocodiles mâles, chaque soir un bruit atypique provenait de la mare. Ce signe intriguant a poussé le chef à dépêcher une équipe pour faire le tour des berges. Cette mission de ratissage n’a rien donné. Le chef et ses sujets ont pris leur mal en patience jusqu’au dimanche 14 septembre, quand ils ont vu le corps sans vie d’un crocodile ramené au bord par les siens. Les guides qui connaissent sur le bout des doigts tous les deux cents crocodiles de la mare sacrée ont vite constaté qu’il s’agissait du plus vieux.

 

Séance tenante, les sages du village ont organisé son enterrement dans les règles de l’art, car il est connu que les populations de Bazoulé considèrent les crocodiles de la mare sacrée comme leurs doubles totémiques. Leur chair n’est pas consommée dans cette bourgade. Et ces reptiles ne s’attaquent pas aux habitants.

 

Selon un des guides, Marcelin Kaboré, il y eut une année où la mare avait tari. Les crocodiles se sont retrouvés dans les concessions avec les hommes. Ces sauriens, qui se nourrissent de poulets et de chèvres, n’ont pas touché au bétail des villageois parce que personne ne leur a offert ces animaux en repas. Quelqu’un dira qu’ils ne mangent pas haram.

 

Chaque année, se tient à Bazoulé une fête appelée Koom-lakré. A chaque édition, la pluie ouvre ses vannes. Et comme, quand il pleut sur la terre boueuse, il y a des glissades par endroits, c’est l’origine du nom de la fête. Cette célébration se tient habituellement entre août et septembre, mais cette année, elle pourrait avoir lieu en octobre en raison des fortes pluies récentes. Lors de cette cérémonie seront organisées les funérailles du plus vieux crocodile mâle dont l’âge reste une estimation.

 

Pour estimer l’âge de ces hôtes, certains comptent le nombre de cailloux avalés. Selon la tradition, chaque année, le crocodile avale un caillou ; ainsi, à sa mort, le nombre de cailloux avalés déterminerait le temps passé sur terre. Cependant, cette méthode n’est pas pratiquée par les habitants de Bazoulé, car eux enterrent leurs crocodiles comme des humains.

 

Avant la disparition de ce vieux mâle, le précédent de la mare sacrée de Bazoulé était également décédé au même mois de septembre, mais en 2005. L’histoire avec sa fâcheuse tendance à se répéter est revenue vingt ans après. Les deux doyens ont été enterrés côte à côte. Cette perte ne signifie pas que la mare est dépourvue de sages. Le plus vieux du bassin est une femelle âgée de plus de cent ans à en croire le guide.

 

 

 

Akodia Ezékiel Ada

 

 

 

Encadré :

 

La vie de ces sauriens

 

 

 

A la mare aux crocodiles de Bazoulé, des panneaux retracent la vie de ces sauriens, en commençant par la naissance. L’accouplement s’effectue dans l’eau, puis la femelle pond ses œufs hors de l’eau. Pour pondre, elle peut parcourir une distance de 1 à 2 km, souvent jusqu’aux abords des concessions où sont jetées les ordures. Elle creuse un trou, y dépose ses œufs, les recouvre, puis retourne à l’eau.

 

Trois mois plus tard, la femelle revient chercher les petits. Elle peut pondre entre 30 et 40 œufs, mais ceux-ci sont souvent menacés par des prédateurs comme les serpents, les rats, les mangoustes ou les varans, qui peuvent voler les œufs. Après l’éclosion, lorsque la mère revient chercher les petits, ils doivent aussi faire face aux crocodiles mâles, à certains poissons et autres prédateurs qui peuvent les attaquer. Ainsi, sur une portée d’environ 40 petits, seuls 5 à 6 survivront. La mère transporte ses petits sur le dos. A l’âge adulte, les crocodiles sont nourris avec des poulets, et parfois ils se nourrissent de chèvres ou de moutons. Ils mangent aussi des poissons présents dans l’eau.

 

Certaines personnes viennent faire des vœux près de la mare, et si ceux-ci sont exaucés, elles remercient les crocodiles en offrant une chèvre ou un mouton en sacrifice.

 

Ces reptiles ne supportent pas bien la chaleur. Quand il fait chaud, ils restent dans l’eau, tandis que quand le temps est agréable, ils sortent complètement de l’eau pour se reposer. Dans l’eau, ils voient et respirent comme hors de l’eau. Ils se déplacent grâce à leur queue et à leurs pattes arrière. Les crocodiles n’ont pas de langue. Lorsqu’ils attrapent un animal, c’est la pression de l’eau qui pousse la proie dans leur estomac. Leur digestion est facilitée par des cailloux qu’ils avalent. Ceux de Bazoulé sont considérés comme les protecteurs du village, des divinités locales. La légende raconte que c’est le cochon qui a appris au crocodile à marcher sur quatre pattes, mais aujourd’hui, le crocodile mange le cochon.

 

A retenir : à Bazoulé, on trouve que des crocodiles, pas de caïmans.

 

 

 

AEA

 

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