Petit séminariste de Pabré : Le rêve brisé du vieux Damiba,promotion 52
- Écrit par Webmaster Obs
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Maurice Damiba est né en 1939 à Koupéla (Kouritenga) dans une famille pieuse dont le père est catéchiste. Tour à tour enseignant dans les écoles primaires puis agent commercial à la CFAO (Compagnie française de l’Afrique occidentale). Cet octogénaire, ancien élève du Petit séminaire de Pabré (commune rurale de Ouagadougou), est de la promotion de 1952. Il arrive à Pabré à 13 ans et commence par la classe de 7e et reste dans l’établissement 7 ans durant, de 1952 à 1959. Pour des raisons personnelles, il abandonne son rêve de devenir prêtre et demande à quitter. A la lumière des célébrations du centenaire du Petit séminaire (1925-2025), nous avons rencontré l’ancien séminariste à Ouagadougou où il réside. Il nous prend la main pour une immersion dans le passé de cette pépinière des futurs prêtres.
Dites-nous qu’est-ce qui vous a poussé à aller au Petit séminaire au lieu d’un lycée classique habituel ?
Je suis né dans une famille catholique. Mon papa était catéchiste, un des premiers catéchistes, enfant de Monseigneur Joanny Tévenoud (1878-1949), parce que c’est lui qui l’a formé, et d’une maman très catholique. Déjà très petit, j’étais envoyé à l’église pour les messes du dimanche, les saluts du Saint-Sacrement et tout ce qu’il y avait comme cérémonie. J’étais déjà intéressé par la liturgie et la prière. Quand Mgr Joanny Tévenoud venait en visite pastorale à Koupéla où la famille réside, mon papa avait l’habitude de m’emmener dire bonjour à l’homme de Dieu. J’arrivais devant lui, je voyais un vieux blanc, j’avais l’habitude de voir les prêtres, mais ce vieux prélat était spécial. Il avait un regard sérieux mais serein, perçant, convaincant et vraiment pénétrant. Et pour moi qui étais tout petit, je voyais des petits détails sur lui. Il portait des lunettes, appelées dans le temps lorgnons, qui lui pinçaient le nez avec une chaîne qui allait à l’oreille. Il portait une gourmette à la main droite, surmontée d’une pierre précieuse (couleur violette). Tout cela me semblait bizarre, et autour du cou, une chaîne en or piquée par le milieu et qui portait une croix. Ça, ça m’avait passionné. Il célébrait la messe comme les autres prêtres mais il avait quelque chose en particulier. Tout cela m’avait impressionné et je me suis dit dans le cœur : je veux le suivre. Quand je dis le suivre, c’est devenir comme lui. Et donc, comme il fallait être évêque, il fallait d’abord être prêtre. Cela m’a poussé à aller à Pabré. En troisième lieu, mes frères aînés, Joseph Damiba et Pierre-Claver Damiba, tous de vénérée mémoire, avaient fait le petit séminaire de Pabré. Je me suis dit : si c’est bon pour les grands-frères, ça serait bon pour moi. En outre, il y a des religieuses qui m’appelaient, gentiment, familièrement curé d’Ars (Saint patron des curés). Voilà, des tout petits points qui ensemble réunis, m’ont amené à Pabré.
Parmi vos promotionnaires, combien ont pu réaliser le rêve de porter la soutane ?
Quand je suis arrivé à Pabré en septembre 1952, sur la liste, il y avait 31 noms mais le jour de la rentrée quand tout le monde est arrivé, nous n’étions que 30. Le 31e élève, on ne l’a jamais vu. On était au nombre de 30 mais finalement, il y a un qui a été ordonné prêtre. Comme on le dit, beaucoup d’appelés et peu d’élus ! Au départ pourtant on ne pensait pas beaucoup à lui, parce qu’il était le fils du chef de village de Rapadama (Zorgho). A l’époque le chef coutumier de ce village n’est pas chrétien mais il y a le fils qui décide de se faire chrétien alors qu’il n’y avait pas de paroisse à Zorgho. Philipe Tiendrebéogo, puisque c’est de lui qu’il s’agit, a été le premier à jouer au tam-tam pour accompagner la messe à l’église. Donc, c’est Philipe, porteur de « bendré » (tam-tam), fils de « mancuda » (faiseur de sacrifices), qui est le seul à devenir prêtre alors que les autres avaient des frères prêtres. Ils semblaient plus disposés.
Mais dites-nous, quel est le motif de votre exclusion du séminaire…
(Sans laisser terminer la question). Reviens sur ton mot. Je n’ai pas été exclu du Petit séminaire, j’ai demandé à le quitter, aussi bizarre que cela puisse paraître. Comme vous le dites, en général, les élèves étaient exclus. J’ai pris mon stylo (Bic), ce n’était plus les plumes à deux becs, et j’ai écrit à mon évêque Mgr Dieudonné Yougbaré, paix à son âme, pour lui dire que j’ai décidé de quitter le séminaire. J’ai pris cette décision après en avoir discuté plusieurs mois avec mon confesseur. Chaque élève avait un confesseur, un prêtre à qui vous allez vous confesser et vous confier, ou discuter ensemble. Et c’est lui qui suit votre cheminement et vous accompagne tout au long des études. Il a essayé de me convaincre de rester. On a prié ensemble, il a prié pour moi, il m’a fait prier et célébrer des messes pour moi. Tout cela a duré 4 à 5 mois. Finalement, j’ai écrit à Mgr Yougbaré pour dire que je quitte. Les raisons du départ sont personnelles. Mais j’ai expliqué plus tard à mes enfants que si Mgr Yougbaré, qui est mon oncle maternel, m’avait proposé un autre séminaire, j’y serai allé pour tenter de voir vraiment si ma vocation n’était pas sacerdotale. Je le dis aujourd’hui, s’il m’avait fait une proposition, j’aurais tenté ailleurs.
Quelles sont les valeurs inculquées par le séminaire et qui vous ont accompagné dans votre vie ?
Ce sont des valeurs d’abord humaines. On est d’abord homme avant d’embrasser une religion. C’est la dignité, l’homme a de la valeur. Je suis un « vir », comme le dirait le latin, qui a donné en français les mots vertueux, virilité. L’homme doit rester toujours digne, la tête haute au milieu de tout. Ensuite, c’est l’amour du prochain. Tout le monde est frère. Rouge est le sang de l’homme, nous sommes tous des frères, aimons-nous. Il y a aussi le respect du supérieur qui passe par l’obéissance. Le respect de la personne âgée, à commencer par son père et sa mère et tout. Ce que je retiens en plus, c’est quand on rencontre un homme, ne pas commencer à critiquer, à voir le mal. Sur le plan religieux, c’est, la foi, la valeur de la prière. Tous les dimanches, je vais à la messe sauf quand je suis malade. Depuis que j’ai pris la retraite, mon job, était de mettre au service de mon église famille. C’est ainsi que je me suis fait élire cumulativement pendant six ans, j’ai été en même temps, président de ma CCB (Communauté chrétienne de base), président de ma coordination, vice-président puis président du CPL (Conseil paroissial des laïques), pendant que j’étais membre du Conseil diocésain des laïques et membre du Conseil national des laïques du Burkina. J’ai été aussi point focal du Conseil régional des laïques (zone CEDEAO). Voilà, comment j’ai mis en pratique ce que je vivais, pour mes frères, mes sœurs catholiques.
Avec le recul, quel regard portez-vous aujourd’hui sur votre ancien établissement ? Pourquoi un siècle durant, Petit séminaire n’est pas devenu grand ?
(Eclats de rire) Jusqu’à mon dernier souffle, je vais encenser le Petit séminaire de Pabré, cette pépinière-là. De façon imagée, je vous dirai que ma maman m’a porté neuf mois dans son ventre pendant que le Seigneur me formait. Elle m’a sorti et m’a remis au monde en tant que personne vivante (10 mai 1939). Le séminaire m’a pris dans son ventre de septembre 1952 à juillet 1959. Le Petit séminaire n’est pas seulement une pépinière où l’on plante. Il m’a pris pendant sept ans, m’a formé et m’a mis au monde dans le monde. Mais je suis dans le monde sans être du monde. Et c’est pour ça que j’essaie de vivre Pabré toute ma vie. Quand vous demandez pourquoi le Petit séminaire n’a pas grandi, il ne doit pas grandir et devenir Grand séminaire. Parce qu’il y a le Petit séminaire et il y a le Grand séminaire qui a d’ailleurs commencé à Pabré avec les prélats comme Mgrs Zacharie Nikièma, Joseph Ouédraogo, et le cardinal Paul Zoungrana. Les trois ont été ordonnés prêtres en 1942 (Premiers prêtres de Haute-Volta). Ils ont commencé leurs études au Petit séminaire, et le Grand séminaire ils l’ont également commencé à Pabré. Le grand séminaire, ce sont les études supérieures. L’église de la sous-région a estimé qu’il fallait créer un grand séminaire à Koumi (Bobo-Dioulasso) où l’on amenait les petits séminaristes de toute l’Afrique de l’Ouest. Il y a des Maliens, des Guinéens qui y ont été formés. Dans les cycles de l’enseignement général, il y a l’école primaire, il y a l’école secondaire et il y a le supérieur. Le Petit séminaire est là, à Pabré, il va rester petit séminaire mais former ceux qui deviendront grands séminaristes. Pour notre cas, quand en 1959 nous quittions, nous étions au nombre de 9 en classe de 1re et il y a 3 ou 4 élèves qui ont continué au Petit séminaire de Nasso (Bobo-Dioulasso) pour la classe de terminale et ensuite ils ont rejoint Koumi.
Est-ce que parmi vos enfants, il y en a qui ont caressé le rêve de devenir prêtre ?
Dieu m’a confié 7 enfants, quatre filles et trois garçons. Parmi les trois garçons, l’aîné qui a 60 ans aujourd’hui a eu, à un moment donné, en classe de CM2, la volonté d’aller au séminaire quand on vivait en Côte d’Ivoire (Il y travaille pour la CFAO). Je l’ai amené chez les prêtres, on est revenu à la maison, on a discuté et puis finalement il n’a plus insisté. Si vraiment la vocation tient après le BEPC ou même après le baccalauréat on peut y aller tout simplement parce qu’il y a des vocations tardives. Il y a eu des prêtres qui ont travaillé dans le monde et qui ont rejoint l’église. Dans le diocèse de Ouagadougou, j’en connais, dans le diocèse de Koupéla j’en connais également et pas des moindres. Un prêtre à Ouagadougou, dont je tairais le nom, a empoché tous les diplômes, il travaillait dans une banque de la place et un beau jour, il a tout abandonné et il est allé se faire former prêtre. Il est devenu prêtre mais c’est des cas assez rares. La vocation tardive, elle existe et il y a bien d’autres exemples.
Est-ce qu’aujourd’hui, le Petit séminaire qui a formé beaucoup de cadres pour l’administration publique, y compris deux anciens chefs d’Etat, garde les mêmes qualités de formation ?
Au Petit séminaire de Pabré, les enseignants restent des éducateurs et non pas des chercheurs d’argent. C’est la première valeur de la formation à Pabré. Dans le temps la formation était dure, sévère, jugée par nous-mêmes (séminaristes) de formation méchante. Mais ce n’était pas méchant, c’était tout simplement sévère. Comme j’aime le dire, nous avons été formés à la spartiate (référence à la ville de Sparte dans la Grèce antique), presque comme des militaires. A cette différence que la formation spartiate qui est la formation militaire vous dit : obéissez et ensuite s’il y a explication, vous faites. Mais dans notre cas, quand on nous donnait des ordres, on nous disait pourquoi. (Rires…) C’était pour nous amener entièrement à adhérer. Je prends l’exemple du grand silence. Vous imaginez un enfant de 12 à 13 ans à qui on demande de ne pas parler à quelqu’un de son entourage de 20h le soir jusqu’au lendemain matin à 7h. C’était le grand silence. Pendant ce silence, on se donne à Dieu. On prie, on cause avec Dieu intérieurement. On se révise, on se laisse aller au repos, on vide son crâne pour dormir. Tu te touches et tu te dis : je pense à rien. Ce n’est pas qu’on nous préparait à être comme des moines mais il fallait prier et il fallait aussi savoir se taire et réfléchir. On murissait dans le silence.
On vous surveillait pendant tout ce temps ?
Non. Personne ne nous surveille. Ah, non ! C’est pour ça je dis : la valeur, c’est ça aussi l’obéissance. Personne ne parle (rires), et ça serait un pêché que de parler parce que c’est une désobéissance. Et la désobéissance à l’ordre, c’est un pêché.
Il y avait le latin comme matière pendant votre formation. A quoi a servi cette langue morte ?
Précisément à Pabré à l’époque, on avait la classe de 7e à partir de laquelle on enseignait le latin. C’est une langue relativement difficile, une langue morte. Et plus tard il y avait aussi le grecque. Le classique à l’époque, c’était français, latin, grecque et en langue vivante, nous avions l’anglais. Le latin et le grecque sont des langues très compliquées, c’est pour cela que la classe de 7e a été ouverte pour nous permettre de nous initier afin d’être à niveau pour passer le BEPC et le BAC par la suite. A ces examens nous allions en salle avec des dictionnaires sous le bras parce ces langues étaient vraiment difficiles. En plus, le latin était enseigné parce c’est la langue de l’église. A l’époque, la messe était entièrement célébrée dans cette langue, cela jusqu’à Vatican II en 1962 (Concile œcuménique). Le prêtre ne sortait pas le traître mot local sauf lorsqu’il faisait son homélie. Et même quand on donnait la communion, on ne disait pas, « le Corps du Christ », on disait « Corpus dei ». Toute l’ossature de la messe était en latin : la première lecture, le psaume, la deuxième lecture du dimanche, les épitres et l’évangile. Tout cela était lu en latin. Moi, je suis très content d’avoir appris le latin parce que ça me sert en français aujourd’hui. Je suis très regardant en orthographe et en lisant je vois des mots latins, des mots grecques et ça m’aide beaucoup. Le français, comme on le sait est une langue latine.
Dieudonné Ouédraogo
