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France / Rwanda: L’OIF comme prix du réchauffement

La dernière fois qu’il s’était rendu à Paris, c’était en septembre 2011, il y a presque 7 ans. Au contraire des nombreux chefs d’Etat du continent, particulièrement ceux de l’espace francophone, le président rwandais n’est pas de ces sous-préfets de la Coloniale qui vont régulièrement rendre compte au grand chef blanc. Surtout que ses relations ne sont pas des plus chaleureuses, et c’est un euphémisme, avec la France qu’il a accusée toujours d’avoir participé au génocide de 1994 et de ne pas en faire suffisamment pour traquer et juger les présumés génocidaires réfugiés sur son sol.

C’est donc sur fond de relations délicates entre les deux pays  que l’Homme mince de Kigali est en visite dans l’Hexagone où il doit participer aujourd’hui même au salon « Viva technology » consacré au numérique, à côté des patrons de Facebook, Microsoft, Uber, IBM, etc.

S’il devait y avoir un et un seul représentant africain dans cette prestigieuse assemblée, ce ne pourrait être que Paul Kagamé :  d’abord parce qu’il est président en exercice de l’Union africaine depuis janvier 2018, mais aussi et surtout parce que le pays des mille collines est à la pointe de la révolution 2.0 sur le Continent.

Mais pour importante que soit cette rencontre, on aurait tort de réduire la présence du président rwandais sur les bords de la Seine à son intérêt pour les technologies de l’information et de la communication : en effet, il effectue cette visite alors que, depuis quelques jours, certaines informations font état du soutien de l’Elysée à la candidature non encore déclarée de la ministre rwandaise des Affaires étrangères, Louise Mushikiwabo, au poste de secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Le mandat de l’actuelle patronne, la Canadienne Michaëlle Jean, qui n’est pas en odeur de sainteté auprès de l’Elysée, expire pendant le 17e sommet de la francophonie qui se tiendra en octobre prochain à Erevan en Arménie. Et c’est un véritable soutien politique de poids qui vaut adoubement que la cheffe de la diplomatie rwandaise a reçu hier après le tête-à-tête entre les deux chefs d’Etat. «La ministre des Affaires étrangères du Rwanda a toutes les compétences pour exercer en effet cette fonction. Elle a une maîtrise parfaite de la langue française (...) Avoir une candidate (...) est une très bonne nouvelle, à ce titre, je la soutiendrai». On ne peut pas être plus clair et on peut que lui faire confiance pour se donner les moyens de sceller la nouvelle alliance qui se dessine entre Kigali et Paris.

Avant Macron, Chirac, Sarkozy et Hollande avaient bien essayé de se rabibocher avec l’intraitable Kagamé sans jamais y parvenir, ce dernier ayant toujours exigé que la France reconnaisse sa faute et demande officiellement pardon au peuple rwandais. Le soutien à la candidature de Louise Mushikiwabo sonne donc comme le prix à payer pour la réconciliation entre les deux pays. Même si, pour qui connait bien l’hôte de l’Elysée, il faudra faire bien plus que des ronds de jambe pour que les nuages qui se sont accumulés depuis 1994 se dissipent.

Cela dit, Michaëlle Jean n’a pas dit son dernier mot, elle qui peut toujours compter sur le soutien d’autres poids lourds comme le Canada et le Québec, sans oublier les nombreux membres de la famille francophone qui trouvent incongru ce cadeau offert à un pays qui, du fait de son ressentiment à l’égard de la France, avait ostensiblement tourné le dos à la Francophonie et au français ; la langue de Molière, aujourd’hui parlée par seulement 5,6% de la population rwandaise et qui perd chaque jour un peu plus de terrain dans ce Rwanda devenu anglophone en tant que membre du Commonwealth par le fait du prince.

 

H. Marie Ouédraogo

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Révolte estudiantine au Sénégal: Un petit air de mai-68

 

Y aurait-il une malédiction du mois de mai au Sénégal ? Il y a de cela 50 ans, en écho à la révolte estudiantine française partie du campus de Nanterre et qui se transformera en véritable secousse sociopolitique sur fond de remise en cause de l’ordre établi, à des milliers de kilomètres de là, Dakar s’était aussi embrasée. Les étudiants de l’université, qui était encore foncièrement française, s’étaient en effet révoltés contre une réforme du baccalauréat associée à des mesures d’austérité qui auraient eu pour conséquence la diminution de la bourse. Déjà !

La réaction du président-poète fut particulièrement brutale. Il décréta l’état d’urgence et mobilisa l’armée qui avait reçu l’ordre de tirer.

Un demi-siècle plus tard, les universités sénégalaises sont de nouveau en ébullition après la mort de Fallou Sène, un étudiant en lettres de 25 ans tué ce mardi à l’université Gaston Berger de Saint-Louis au cours d’une manifestation pour réclamer le versement des bourses.

Il y a 50 ans, c’est un certain Omar Blondin Diop, véritable icone de la contestation estudiantine, qui mourut quelques années plus tard dans la prison de Gorée.

On ne sait pas si, comme c’était le cas en 1968, le pouvoir sénégalais va vaciller à la faveur de cette insurrection des campus, mais le moins que l’on puisse dire, c’est que la colère, elle, est loin d’être retombée : depuis l’épicentre de Saint-Louis, la contestation s’est d’ailleurs étendue à d’autres universités du pays, Bambey, Ziguinchor et aussi et surtout l’université Cheick- Anta-Diop de Dakar (UCAD). C’est une journée aux relents d’intifada que les habitants de la capitale ont vécue hier mercredi tandis qu’aux jets de pierres des manifestants répondaient les lacrymogènes des forces de l’ordre sur un campus dont tous les accès étaient bloqués et où l’on déplorait de nombreux blessés.

Ainsi, ni les appels au calme des autorités ni les condoléances présentées par le président Macky Sall à la famille du défunt ne semblent pouvoir apaiser cette colère, laquelle continue de gronder au sein d’une jeunesse qui dit ne plus rien attendre des autorités et encore moins du premier des Sénégalais qui leur avait promis qu’il n’y aurait plus de retard de  payement des bourses. La tension monte et pourrait très vite dépasser le seul cadre estudiantin, si ce n’est fait.

Déjà, le mouvement «Y en a marre» est entré dans la danse avec d’autres organisations de la société civile pour exiger non seulement la lumière sur ce drame, mais aussi et surtout la justice et qu’au besoin des têtes tombent. Il ne manquerait plus que l’opposition sénégalaise joue sa partition dans ce concert de récriminations. Déjà très remontée contre le pouvoir ces deniers temps à cause des procès à caractère politique intentés notamment contre l’ancien maire socialiste de la capitale, Khalifa Sall, et d’un de ses proches, Barthélemy Dias, elle ne se ferait pas prier pour le faire, et alors c’est à un vrai mai surchauffé comme jadis qu’on aurait droit au pays de la Téranga.

Le président sénégalais aurait donc tort de négliger cette poussée de fièvre qui  pourrait très vite devenir incontrôlable.

 

H. Marie Ouédraogo

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Crise centrafricaine: Ce fameux PK5 de toutes les horreurs

Encore le PK5 ! Il fautcroire que ce quartier commerçant de la capitale centrafricaine est hanté tant il est à lui seul un concentré de toutes les tensions politiques, ethniques et religieuses qui, depuis des années, ne cessent de tourmenter la République centrafricaine. Dernière manifestation en date de cette malédiction du PK5, l’attaque, le mardi 1er mai, de l’église Notre-Dame de Fatima par des hommes armés. Coups de feu et jets de grenades ont fait basculer dans l’horreur la célébration matinale en l’honneur de st Joseph, patron des travailleurs. Le bilan est lourd : 16 morts dont un enfant et un prêtre, l’abbé Albert Toungoumalé-Baba, fort estimé par la communauté. En début d'après-midi, des groupes en colère après la mort du prêtre se sont rassemblés en différents points de la capitale pour transporter son corps vers le palais présidentiel qu’ils n’atteindront pas. Mais le cortège aura eu le temps de détruire une mosquée et de brûler vifs deux hommes dans le quartier de Lakouanga.

Qu’est-ce qui peut justifier tant de cruauté ? À l’origine de cette flambée de violence, un incident impliquant un milicien dénommé Moussa Empereur, membre du groupe d’autodéfense de Nimery Matar Jamous, dit Force. Incident au cours duquel Moussa aurait été blessé par les Forces de sécurité intérieure. On ignore à ce stade quels sont les auteurs de cette attaque. Mais Notre-Dame de Fatima se trouve à proximité du quartier PK5, majoritairement musulman, où le mois dernier une intervention des casques bleus de l'Onu et de membres des forces de sécurité intérieure contre des bandes criminelles avait dégénéré en bataille rangée, faisant 21 morts.

Réveil cruel des démons de la haine qui n’étaient donc qu’assoupis. Et l’horreur de ce mardi 1er mai 2018 ravive chez nombre de Banguissois le souvenir des années de braise 2013-2014 au cours desquelles l’église de Fatima décidément martyre avait déjà été victime d’une attaque faisant une quinzaine de morts.

Ces nouvelles tensions et les risques d’embrasement inter confessionnel qu’elles font craindre en disent long sur l’incapacité du pouvoir à enrayer l’insécurité grandissante dans une capitale qui, jusque-là, avait été relativement épargnée alors que, dans le reste du pays, les groupes armés continuent de sévir, se disputant le contrôle des ressources (or, diamant, bétail…).

Cela fait maintenant trois ans que Faustin Archange Touadera a été élu sur la base de promesses visant à ramener la paix et la sécurité. Mais force est de constater que le mathématicien n’a pas trouvé la bonne formule pour résoudre l’équation complexe qui se pose à lui et à ses experts. Et on a bien peur qu’à l’heure du bilan, il n’ait pas grand-chose à présenter au peuple centrafricain, cette majorité silencieuse qui n’a d’autre choix que de se terrer à la moindre poussée de fièvre. Dans ces conditions, comment peuvent-ils garder leur calme quand on le leur demande avec une si grande impuissance ?

Au fait, qu’est devenue «l’entente de Sant’Egidio» conclue en juin 2017 à Rome entre le gouvernement et une grande partie des groupes qui essaiment en Centrafrique ? Arraché aux forceps, il est fort probable que le document sur lequel se fondaient tant d’espoirs gise désormais dans les tréfonds vaseux de l’Oubangui.

 

H. Marie Ouédraogo

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Dissolution de l’Assemblée nationale gabonaise : La vertu tardive de Marie-Madeleine

Séisme politique, coup de théâtre, coup d’Etat : les qualificatifs, les uns plus piquants que les autres, n’ont pas manqué pour caractériser la décision surprise de la Cour constitutionnelle du Gabon de dissoudre l’Assemblée nationale, pousser le gouvernement à la démission et investir le sénat des prérogatives des députés.

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Affaire ports de Conakry et de Lomé: Bolloré commence à boire la tasse

 

A l’issue de la garde à vue de l’homme d’affaires français Vincent Bolloré, trois scénarios se profilaient : les magistrats pouvaient le laisser sortir libre de leur bureau ; le considérer comme un témoin assisté ; ou alors le mettre en examen. C’est cette dernière option qui a finalement été retenue ce mercredi, les juges Serge Tournaire et Aude Buresi ayant estimé que des indices graves et concordants prouvent son implication dans des faits de « corruption d’agents publics étrangers ». L’industriel français patron du groupe Bolloré Africa Logistics est soupçonné d’avoir usé de ses activités de conseil en communication, à travers sa filiale Havas, pour l’obtention de la concession des ports de Conakry en Guinée et de Lomé au Togo. Hier encore, nous nous demandions si l’on verrait le nom de l’illustre breton s’afficher en bonne place au tableau de chasse de la justice hexagonale. On en est encore très loin puisqu’à ce stade de l’instruction et même s’il a été mis en examen, Vincent Bolloré est présumé innocent. D’ailleurs le groupe,  qui fait front derrière son P-DG, se défend de toute velléité de trafic d’influence, assurant que le lien qui tente d’être fait entre l’obtention des fameuses concessions portuaires et les opérations de communication est dénué de tout fondement économique et relève d’une méconnaissance lourde de ce secteur industriel. Un argument qui n’a pas réussi à convaincre les deux magistrats instructeurs.

L’étau se resserre donc sur le grand patron, qui commence à boire la tasse. Mais vu d’Afrique d'où le fleuron du CAC 40 tire près de 80% de son chiffre d’affaires, au-delà de cette mise en examen, on retiendra la leçon d’indépendance que vient d’administrer la justice en mettant le grappin sur l’une des plus grosses fortunes de France soupçonnée de corruption. Sous nos cieux africains, où de grosses pointures du milieu économique ou politique rusent avec les lois au vu et au su de tous, oser les interpeller relèverait du suicide pour « l’impertinent petit juge » qui s’y hasarderait.

Et maintenant que le P-DG de Bolloré Africa Logistics a été mis en examen pour avoir bénéficié illégalement de la concession des ports de Lomé et de Conakry, on pourrait s’attendre à ce que ses interlocuteurs africains, notamment Alpha Condé et Faure Gnassingbé, soient au moins entendus à défaut d’être considérés comme complices. Mais ce n’est pas demain la veille qu’ils le seront car en tant que chefs d’Etat en exercice, tous deux bénéficient de l’immunité de juridiction, qui les met à l’abri de toute poursuite judiciaire en France dans le cadre de cette affaire. Et on n’ose pas imaginer qu’après leurs mandats respectifs ils puissent être inquiétés de quelque manière que ce soit.

L’instruction suivra donc son cours au parquet de Nanterre et on se demande jusqu’où elle pourra encore mener les juges, d’autant plus qu’on sait qu’au-delà du business des ports, Bolloré détient des intérêts dans d’autres pays du continent. Cette mise en examen pourrait donc être le début d’un grand scandale franco-africain.

 

H. Marie Ouédraogo

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