Zone de libre échange commercial : Idée généreuse, application périlleuse
- Écrit par Webmaster Obs
Ambitieux, historique … les mots ne manquent pas pour qualifier ce qui s’est passé ce mercredi à Kigali. Et les disciples de Patrice Lumumba, Kwame Nkrumah et Thomas Sankara ne manqueront pas de célébrer cette avancée notable vers le panafricanisme.
A l’issue de son sommet tenu à Kigali, l’Union africaine a en effet lancé l'un des projets les plus ambitieux de l'agenda 2063 de l'Afrique : un traité sur la création d’une zone de libre-échange commercial, la Zlec. Un texte signé par 44 des 54 membres de l’organisation continentale, fruit de deux longues années de consultations menées par le Nigérien Mahamadou Issoufou.
Zlec. En français facile, cet acronyme désigne un désarmement douanier qui permettra aux biens et services d’être commercialisés librement. A ce dispositif viendra bien sûr se greffer la libre circulation des personnes.
Comment ne pas saluer une initiative si hardie qui représente l’aboutissement d’une aspiration existant de longue date, pour ne pas dire depuis la création de l’OUA en 1963 ? Mais si sur le papier le bébé qui vient de naître est tout beau, il serait illusoire de penser que son avenir est tout tracé et qu’il se mettra d’ici peu à courir alors qu’il n’a pas encore appris à marcher.
Il faudra d’abord que le texte qui vient d’être paraphé soit ratifié par au moins 22 pays pour entrer en vigueur en janvier 2019, soit dans seulement 9 mois. Trop juste ! Un délai démentiel dont on ne voit pas comment il pourrait être tenu. Cela, d’autant qu’à côté des Africains qui manifestent leur enthousiasme il y a ceux qui freinent des quatre fers, et ils sont nombreux, qui ne savent pas ce qu’ils gagneraient dans ce new deal. D’autres y sont franchement hostiles, à l’image du géant nigérian dont le président, Muhammadu Buhari, a administré une douche froide aux participants à la rencontre de Kigali en annonçant seulement la veille qu’il ne serait pas de la partie. Comment cette affaire pourrait-elle prospérer sans la première économie du continent et sa première puissance démographique ? On a bien peur que ce handicap ne soit fatal au nouveau-né.
Il faut croire que pour une fois le volontarisme politique de nos dirigeants a mis la charrue devant les bœufs, surtout quand on sait que seulement 16% des relations commerciales se font entre pays africains contre 50% entre pays d’Asie et 70% à l’intérieur de la seule Europe. Le pari des concepteurs de la Zlec est qu’elle dope ces échanges, ce qui est loin d’être gagné dans la mesure où l’expérience a montré que les zones de libre-échange sont les plus efficaces là où les relations commerciales sont denses. N’eût-il pas été plus sage donc de renforcer les blocs régionaux en vertu de la vieille théorie des cercles concentriques ?
Pour tout dire, le pari de la Zlec est plutôt risqué surtout quand on ajoute à son équation la question de la libre circulation des personnes déjà problématique dans bien des pays où les étrangers sont violentés, chassés et parfois même réduits en esclavage comme on l’a vu récemment en Libye. L’idée est généreuse, mais sa mise en œuvre reste périlleuse et on a hâte d’être en janvier 2019 pour voir ce qu’il en sera.
H. Marie Ouédraogo