Le Yatenga n’en finit plus de pleurer ses enfants. En l’espace de six mois, la cité de Naaba Kango aura en effet perdu trois de ses illustres fils. Salif Diallo d’abord, mort subitement à Paris le 19 août 2017, laissant sa région natale, son parti, le MPP, et l’Etat orphelins de la bête politique qu’il fut plusieurs décennies durant. Ouahigouya n’avait pas encore séché ses larmes que, le 25 octobre, c’est un vénérable vieillard, Bernard Lédéa Ouédraogo, qui a acquis ses lettres de noblesse dans l’accompagnement du monde rural et la lutte contre la désertification, qui tombait. Et maintenant Idrissa Ouédraogo : le cinéaste burkinabè est en effet décédé le dimanche 18 février 2018, frappé par une maladie aussi courte que brutale. Il avait 64 ans. C’est la fin, « the end », comme on dirait au cinéma. La fin d’un long film, celui d’une prestigieuse carrière dont la réalisation a commencé à la fin des années 70 sitôt son diplôme décroché à l’Institut africain d’études cinématographiques (INAFEC) de Ouagadougou qui a donné tant et tant de professionnels au septième art burkinabè et africain. L’ancien stagiaire du VGIK de Moscou et de l’institut des hautes études cinématographiques de Paris faisait partie, à côté d’autres icônes comme Gaston Kaboré, Pierre Yaméogo et quelques autres, des têtes d’affiche du grand écran au pays des hommes intègres au point qu’on a parfois pu dire que ces trois mousquetaires de la pellicule se détestaient réciproquement.
Ce n’est sans doute pas par hasard que celui qui vient de décéder est sorti major de sa promotion de l’INAFEC en 1977 puisque son coup d’essai fut un coup de maître : « Poko », sa première œuvre de fiction, reçoit dès 1981 le premier prix du court-métrage au Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou (FESPACO). Puis ce sera la distinction suprême de ce festival en 1991 avec « Tilaï », un film qui avait déjà, l’année précédente, obtenu le Grand prix du Jury au Festival de Cannes et qui arrachera aussi le prix du long-métrage au premier festival du film africain de Milan. Dans sa longue filmographie, on retiendra également « Yam daabo », « Yaaba » (prix de la critique à Cannes et du public au FESCPACO 89), « Le cri du cœur », « Samba Traoré », « Kini et Adams », « A Karim na Sala »… C’était au temps béni des superproductions à coups de centaines de millions quand les financements européens, français en particulier, coulaient abondamment. Jusqu’à ce que les sources commencent à tarir.
L’expression peut paraître éculée mais pour sûr, avec un tel parcours, c’est un monstre sacré qui vient de tomber la caméra à la main, avec à son actif une bonne quarantaine d’œuvres dont une dizaine de longs-métrages. Mais l’homme à la chevelure toujours hirsute, ce n’était pas seulement le réalisateur et producteur dont beaucoup louaient la rigueur, voire le pointillisme de bénédictin, quitte à être parfois cassant, sur les plateaux de tournages ; c’était aussi un bon vivant et un monsieur attachant au grand cœur qui va nous manquer.
La Rédaction