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Procès putsch manqué: « Nous ne savons pas où cette suspension va nous conduire » (Aboubacar Yelnongo, président de l’Association des parents des victimes du coup d’Etat)

Procès putsch manqué: « Nous ne savons pas où cette suspension va nous conduire »  (Aboubacar Yelnongo, président de l’Association des parents des victimes du coup d’Etat)

 «Que d’obstacles pour des préliminaires !», ainsi avons-nous résumé les péripéties qui ont émaillé l’ouverture du jugement sur le putsch manqué de mi-septembre 2015. Beaucoup ne cachaient pas leur crainte après la suspension de l’audience qui, selon de bonnes sources, reprendra le 14 mars 2018. Mais en attendant, Aboubacar Yelnongo, président de l’Association des parents des victimes du coup d’Etat manqué (APVC), explique que ses membres pressentaient déjà cette éventualité. Les parents des 42 victimes (28 pour l’insurrection populaire et 14 pour le putsch manqué) redoutent que ce procès connaisse le même sort que celui de l’insurrection populaire dont « on ne sait plus où nous en sommes ». Celui qui a perdu son frère Salfo pendant ces journées de braises de septembre 2015  nous l’a signifié lors de l’interview qu’il nous a accordée le 28 février 2018.

 

   

En tant que président des parents des victimes du coup d’Etat manqué du 16 septembre 2015, comment avez-vous accueilli l’ouverture du procès ?

Quand nous avons appris, il y a deux semaines de cela, que le procès du putsch allait s’ouvrir le 27 février 2018, j’ai convoqué, le 14 février, une réunion à la Maison des jeunes de Ouagadougou en vue de diffuser largement l’information reçue. Sur place d’aucuns ont soulevé une préoccupation : ils  craignaient notamment que ce procès s’ouvre et reste sans suite comme celui de l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014. Nous avons échangé et espéré que ça ne sera pas pareil. A l’ouverture, nous étions effectivement à la salle des Banquets de Ouaga 2000, le procès a commencé peu après 9h et a été suspendu aux environs de 14 h. Durant tout ce temps, ce sont les avocats des parties, le président du tribunal et le parquet  militaire qui ont parlé.

 

Avez-vous des attentes particulières de ce jugement ?

Dès l’annonce du jugement, nous étions naturellement contents. Rien qu’à travers l’information, on se disait que l’occasion s’offrait enfin aux accusés de nous relater les faits et qu’il allait revenir maintenant au tribunal de décider qui doit être condamné et qui doit être relaxé. Mais tel que les choses se sont passées à l’ouverture, on ne sait plus ce qu’il adviendra. Nous sommes tentés de croire que les préoccupations soulevées par certains de nos membres se confirment. Quand on prend le cas du procès à la Haute Cour de justice, nous ne savons plus où nous en sommes. On ne sait pas si la justice se fera ou pas. A notre niveau, il y a de quoi avoir une crainte pour des gens qui attendaient la lumière.

 

Le principal accusé, le général Gilbert Diendéré, a toujours affirmé avoir fait don de sa personne pour éviter le pire. Que pensez-vous de cette ligne de défense ?

Nous attendons qu’il vienne à la barre s’expliquer.  Nous en avons entendu parler effectivement, mais pourquoi le général a tenu ces propos ? Nous n’en savons rien. Il faut qu’on ait plus de précisions, les juges vont certainement évoquer cet aspect et il va préciser sa position. Attendons donc qu’il parle.

 

Pour sa défense, Diendéré a transmis une liste de témoins qu’il souhaite voir à la barre, notamment l’actuel président du Faso, Roch Marc Christian Kaboré, le Moro Naba Baongho, les anciens ambassadeurs français et américain Gilles Thibault et Tulinabo Mushingui ; est-ce que vous pensez qu’ils vont effectivement comparaître ?

C’est la justice qui va en décider. A l’ouverture du procès, j’ai vu l’ancien chef d’état-major général des armées, Pingrénoma Zagré, Monseigneur Paul Ouédraogo de Bobo-Dioulasso et d’autres personnalités qui sont sur la liste dont vous avez parlé. Pour ceux qui n’étaient pas présents dans la salle, c’est à la justice de prendre des dispositions afin qu’ils viennent témoigner. Cependant, concernant le Moro Naaba et le président du Faso, je me demande comment ça va se passer.

 

Pour le Moro Naaba qui un justiciable comme tout Burkinabè, vous ne pensez pas qu’il peut se tenir à la barre en tant que témoin ?

En ce qui concerne l’empereur des Mossé, nous sommes très jeunes mais du peu qu’on connaît, ça ne sera pas une équation facile à résoudre. C’est vrai que la justice peut convoquer qui elle souhaite mais attendons de voir. Pour ce qui est du chef de l’Etat, je vous raconte une anecdote : le président Blaise Compaoré avait attrait devant une juridiction Ernest Nongma Ouédraogo qui avait, semble-t-il, eu à son endroit un langage déplacé (Ndlr : c’était dans les années 90 suite à un pamphlet paru dans l’observateur paalga). J’ai assisté au jugement de  cette affaire, mais le chef de l’Etat s’est fait représenter par son avocat. C’est vous dire que ça m’étonnerait que Roch Marc Christian Kaboré vienne à la barre, même en tant que témoin.

 

Revenons au présent  procès, sitôt ouvert, sitôt suspendu. Quel est votre sentiment en ce moment ?

Beaucoup ont raison de dire qu’ils ne comprennent pas la justice. Il y a de quoi s’énerver par moments, quand on parle d’un vol d’ordinateur, de moto, d’escroquerie, la justice est diligente sur ces cas, mais pour les vrais dossiers, elle met beaucoup de temps. Elle donne souvent des explications mais cela demeure difficile à comprendre. Nous ne savons pas où cette suspension va nous conduire. D’aucuns pensent que ce procès a été ouvert pour contenter le public et rien d’autre. 

 

Pour un des avocats de la partie civile, Me Guy Hervé Kam en l’occurrence, ses confrères de la défense font du dilatoire en évoquant ce qu’ils appellent des questions liminaires ou d’illégalité du tribunal. Quel est votre sentiment sur cette question ?

 Les avocats de la défense font effectivement tout ce qui est en leur pouvoir pour qu’il n’y ait pas de jugement. S’il n’y a pas de procès, ce sont leurs clients qui vont en bénéficier. Beaucoup ont bénéfice d’une liberté provisoire, ils respirent l’air frais ; qui veut que son client retourne à la Maison d’arrêt et de correction des armées (MACA) ? Et comme vous avez nommé l’un de nos avocats, je précise qu’ils sont au nombre de quatre dont Me Prosper Farama et deux autres ; ceux de la défense sont par contre une centaine à ce que j’ai vu. C’est l’occasion pour moi de remercier davantage nos conseils qui nous défendent gracieusement. Même pour les documents nous concernant, nous n’avons rien déboursé. Nous ne saurons les en remercier, car s’il fallait payer des frais, aucun de nous n’allait pouvoir supporter les coûts.

 

Mais dilatoires pour dilatoires, ce ne sont quand même pas les conseils des accusés qui ont publié tardivement le décret nommant le président du tribunal ou qui se sont trompés sur le nom de la juridiction dans les citations à comparaître (chambre de jugement au lieu de chambre de première instance). Ces avocats ne sont-ils pas juste des boucs émissaires pour des fautes professionnelles commises par d’autres ?

C’est la même chose qui s’est produite pendant le procès de l’insurrection populaire. Là aussi, il y avait des erreurs, notamment la présence d’un des membres du tribunal qui a été contestée par les avocats. Ce procès a été suspendu et n’a toujours pas repris. Nous avons l’impression que chaque fois les autorités font des choses tout en sachant que les avocats vont en déceler des failles. Pourquoi persister dans cet état de fait ? Les avocats sont des praticiens du droit, ils savent ce qu’ils vont opposer en fonction d’une situation qu’ils trouvent anormale. On ne peut donc pas le leur reprocher, c’est leur droit de défendre leurs clients par tous les moyens légaux.

 

Pris en flagrant délit d’illégalité, le tribunal à votre avis devait-il malgré tout continuer ce procès juste pour aller vite ?

 

Je pense aussi qu’on ne doit pas se précipiter dans cette affaire. Le président du tribunal n’a pas non plus dit qu’il voulait aller vite. Malgré tout, cela n’a pas empêché les avocats de la défense de quitter la salle. Il faut prendre le temps qu’il faut pour régler ces questions et nous permettre d’aller à la manifestation de la vérité tant recherchée.

 

A l’issue de ce procès pénal, allez-vous réclamer des réparations financières dans le volet civil ?

 

Nous ne pouvons pas nous prononcer sur cet aspect. Ce sont nos avocats qui vont en décider. Mais avant le début de la procédure judiciaire, les autorités nous donnaient souvent des vivres : la dernière fois, c’était en décembre 2016 ; chaque famille avait eu un sac de riz, un sac de maïs et une enveloppe financière  de 100 000 francs CFA.

 

Entretien réalisé par

Aboubacar Dermé

Hugues Richard Sama

Encadré :

Son fils tué, le vieux Jean squatte aujourd’hui un garage

Pendant notre entretien, le président des parents des victimes du coup d’Etat manqué a poussé un coup de gueule contre les hommes de médias : «  Les journalistes ne s’intéressent qu’aux accusés principaux et à leurs avocats. C’est rare qu’ils approchent les familles des victimes. On ne sait pas pourquoi. On se dit que c’est pour des raisons commerciales ; en mettant les têtes d’affiche, ils font certainement de bonnes affaires en vendant plus de papier. Même hier à la télé, on ne voyait pratiquement que Diendéré et Bassolé à l’écran. »

Oubliées des médias, certaines familles de victimes, selon Aboubacar Yelnongo,  vivent  dans des conditions précaires : c’est le cas de Jean Sedogo (61 ans) qui a perdu son dernier fils, Richard (17 ans), pendant le coup d’Etat. Il est obligé aujourd’hui de dormir dans un garage, car sa maison s’est écroulée l’hivernage dernier.

M. Yelnongo a fait la connaissance du vieux à la morgue de l’hôpital Yalgado, alors que celui-ci cherchait son fils disparu depuis quatre jours. « Nous sommes entrés dans la chambre froide. On a commencé à fouiller chaque casier, les corps étaient déjà en putréfaction. On a ouvert un casier et il a tout de suite fui la dépouille du regard. Il m’a dit qu’il s’agissait de Richard. Dépassé par l’émotion, il  a esquissé un sourire forcé avant de me confier que c’était son troisième fils qui mourait ainsi par balle : il avait perdu les deux autres en Côte d’Ivoire lors de la guerre civile. Et voilà que le dernier subissait le même sort ». Depuis lors, une relation de père à fils lie les deux hommes. Aboubacar Yelnongo apporte aide et assistance au «vieux Jean» qui n’a plus suffisamment de force pour travailler. «Un jour alors qu’il était malade, je l’ai amené à l’hôpital. Il m’a regardé et m’a dit que si Richard était encore vivant, je ne me serais pas donné autant de peine pour lui. Je n’ai pas su quoi répondre».

Malgré sa santé chancelante, Jean Sedogo était le mardi 27 à l’ouverture du procès. Comme tous les parents des victimes, il espère que justice sera rendue à son fils et aux martyrs.

A.D.

H.R.S.

Dernière modification lejeudi, 01 mars 2018 21:23

Commentaires   

0 #2 Anta 01-03-2018 16:35
"Le principal accusé, le général Gilbert Diendéré, a toujours affirmé avoir fait don de sa personne pour éviter le pire". C'est lui Jésus Christ? Même Jésus quand il s'est sacrifié; il n'a pas amené avec lui des innocents."Dien déré a transmis une liste de témoins qu’il souhaite voir à la barre, notamment l’actuel président du Faso, Roch Marc Christian Kaboré, le Moro Naba Baongho, les anciens ambassadeurs français et américain Gilles Thibault et Tulinabo Mushingui", vous avez oublié qu'il a cité Mgr Paul Ouedraogo.Il ne manque plus qu'il embarque son confesseur et peut-être le Pape lui-même! Mais il sera jugé pian ou alors ce sont les juges qui seront jugés!!!
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0 #1 Neilson 01-03-2018 12:22
Monsieur Yelnongo, comme avait dit le très Saint Père le Pape Jean-Paul II aux ouvriers de Gdansk : " N'ayez pas peur " ! Aussi, ce procès ne peut qu'avoir lieu et les subterfuges des avocats n'y changeront rien car on ne peut cacher le soleil avec un doigt, donc la vérité sera au rendez-vous quelque soit le temps que ça mettra. Et puis, qui a le plus a perdre dans cette histoire? C'est bien leurs clients qui demandent des libertés provisoires et autres commodités, parce que le peuple a déjà perdu ses enfants et pour certains leurs bien et leur santé! On ne peut plus descendre plus bas que ça, donc on ne peut que remonter quand la vérité, toute la vérité sera dite, les coupables châtiés, les innocents relâchés et blanchis, les victimes soignés puis indemnisés de même que les ayants droits des martyrs tombés lors du putsch " le plus bête ". La vérité ne peut que sortir car depuis un certain temps, beaucoup de documents sonore circulent sur les réseaux sociaux; on ne peut plus rien cacher au peuple souverain du Burkina Faso.
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