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Félicité d’Alain Gomis, Etalon d’or au Fespaco 2017 : Les raisons d’un sacre

Le 4 mars 2017, le Fespaco consacrait Félicité d’Alain Gomis Etalon d’or de Yennenga. On a beaucoup évoqué le sujet du film, l’histoire de cette mère courage qui refuse l’amputation de son fils à la suite d’un accident et se bat pour changer le cours des choses. Aussi a-t-on oublié l’essentiel. Félicité, c’est avant tout un combat pour une autre poétique de l’image. Et c’est certainement cette rupture avec le code visuel d’un cinéma africain trop enclin à la thèse et au récit qui a séduit le jury.

 

La rupture avec le cinéma classique, elle est dans les premières images de Félicité. En effet, dès l’ouverture du film, au lieu de l’attendu plan général pour découvrir le lieu de l’action, Alain Gomis opte pour un plan serré du visage de Félicité (Véro Tshanda Beya) et s’ensuit l’entrée d’un autre personnage, la ville, par ses bruits. Par l’épiphanie d’un visage de femme et les rumeurs d’une ville, une inversion de l’ordre des choses, car on s’attend à ce que le personnage anthropomorphe parle, le langage étant ce qui définit l’homme et que la ville montre. Mais pas le contraire.

Et pendant 120 minutes, le film se joue des codes de la narrativité, déjoue les attentes du spectateur et impose le visionnage de ce film comme une redécouverte du cinéma, un cheminement nouveau où le spectateur construit du sens au contact des images. Sous le soleil de Gomis, il y a du nouveau : il redonne de l’intelligence au spectateur.

Par ailleurs, le réalisateur sénégalais redonne au cinéma son pouvoir de dire le monde en redonnant à ces deux composantes primordiales, la photographie et le montage, tout le pouvoir de bâtir un récit. La caméra n’est plus un moyen, comme le livre ou la parole, de porter un récit, elle est celle qui crée le récit.

Ici, le montage n’est pas au service du récit. Aussi le film juxtapose-t-il les scènes réalistes, fantastiques dont les heurts accouchent du récit. Félicité qui sillonne la cité à la recherche de l’argent de l’opération avec des scènes oniriques. Le passage du réel au rêve se fait au cutter. Aucun raccord ne prépare la transition entre ces deux dimensions. Aussi le spectateur perd-il pied au début avant d’accepter que l’on va du rêve au réel sans passer dans la vie de tous les jours. Ainsi, Félicité marche dans Kinshasa et, au plan suivant, marche dans la forêt, dans le fleuve. Le corps et le cœur sont au contact de cette ville dure et violente, mais l’esprit du personnage s’en va dans une plongée lustrale dans le fleuve Congo. Cette présence de l’invisible montre que le film plonge dans la culture africaine animiste qui fait voisiner le monde des vivants avec celui des esprits.

Et c’est contre toute rationalité cartésienne que le rêve devient prémonition. Ainsi, la remontée de Félicité du fleuve, sa rencontre avec la douceur du pelage du bubale, voilà ce qui annonce la transformation de cette combattante en une femme apaisée, en amante dans l’attente maintenant de l’amour…

Il y a de la beauté dans les images, Félicité crève l’écran de sa sensualité, de sa grâce toute féline. Mais on est loin de l’esthétisme pour l’esthétisme. D’ailleurs, il y a le revers, cette laideur de la ville, ses bidonvilles, ses trottoirs défoncés, ses flaques d’eau suries, ses voleurs à la tire que l’on lapide à coups de pierres. Tout cela est rendu par la lumière. Le cinéma de Gomis doit beaucoup à la peinture. Pourtant, même s’il lui arrive de citer Cézanne, c’est de Monet qu’il est le plus proche par son travail sur la lumière.

En effet, comme Monet, le cinéaste fait voir les êtres et les choses à travers la lumière et ses nuances. Une palette qui court du noir au blanc en passant par toute la gamme chromatique. Aussi passe-t-on d’images aussi léchées que celles d’un magazine de mode à d’autres ayant le tremblé du reportage. C’est à travers le changement de lumière qu’il faut voir le chœur que constitue l’orchestre philarmonique. Celui-ci revient par trois ou quatre fois, certains spectateurs y ont vu une sorte de tableau récurrent et monotone. Mais l’œil qui perçoit les variations de la lumière y découvre des différences.

Le film de Gomis, par son option de montrer les petites gens en prise avec la vie, est une élégie ; la poésie y occupe par conséquent une grande place. Qui dit poésie dit gratuité ! C’est le lieu d’évoquer ces plages de musique, ces longs moments de vide où le film lâche le récit pour aller quêter la poésie. Le spectateur habitué au schéma narratif du cinéma hollywoodien y voit des longueurs, des moments qui auraient pu être économisés pour donner du rythme au film. C’est le reproche fait au film par certains critiques.

Que nenni ! C’est cela, le vrai rythme du monde : celui du temps tel que perçu par les vivants. Du temps qui s’accélère, du temps qui stagne, du temps suspendu. Et c’est dans le temps végétatif que niche la poésie. La poésie n’est pas « fonctionnelle », elle n’est pas utile comme le canif ou le croûton. C’est précisément son inutilité qui justifie sa nécessité. Félicité offre ainsi des moments de pure beauté, des instants gratuits. Il réapprend au spectateur à savourer la beauté et non l’efficacité de l’image à servir un récit.

Un autre aspect de Félicité qui est à saluer est que Gomis convoque au banquet tous les arts, le cinéma devient un chef d’orchestre qui réunit sous sa baguette la littérature, les arts plastiques, la musique, etc. L’intertexte est là et le spectateur, tel le Petit Poucet, reconnaît avec délectation les petits cailloux disséminés dans Félicité. Le prénom Félicité évoque le personnage d’Un cœur simple de Flaubert ainsi que la chanson éponyme de Joseph Kabasele.

Par ailleurs, le personnage de Tabu, qui fredonne quelques phrases, résonne avec Rochereau (Tabu Ley). Samo, le fils amputé, est la signature de Michel Basquiat. On pourrait dire que ce film est une forêt de symboles où les arts se répondent dans un profond écho. Avec ce film qui est un habit d’Arlequin tant il est fait des morceaux de tous les arts, Alain Gomis nous dit que le cinéma n’est pas pur divertissement, il est le 7e art, nourri de tous les arts et capable de les mettre en majesté dans un film.

Enfin, Félicité est un film africain fait par des Africains : Alain Gomis et Oumar Sall, le producteur. Il jette aussi un pont entre l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale. C’est dans une telle économie que se trouve la survie du 7e art du continent. Et pour finir, il nous semble qu’il est temps, pour le cinéma africain, de se déprendre des codes du cinéma euraméricain s’il veut exister et apporter du nouveau aux cinémas du monde. Et Félicité montre la voie…

 

Saïdou Alcény Barry

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